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- Écrit par : Romain Gourmand
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Trigrammes, Troncs célestes et cycle de la Lune
Parmi les systèmes symboliques associés au Yìjīng 易經, le nàjiǎ 納甲 occupe une place particulièrement importante. À la croisée de la cosmologie, de l’astronomie traditionnelle, de la calendérique et de l’alchimie daoïste, il établit des correspondances entre les trigrammes 八卦 bāguà, les Troncs célestes 天干 tiāngān, les phases de la Lune et les mouvements du Yīn 陰 et du Yáng 陽.
À première vue, le système peut sembler n’être qu’un tableau de correspondances. Il constitue pourtant une véritable représentation dynamique de la transformation : naissance du Yáng, croissance de la lumière, plénitude, naissance du Yīn, décroissance et retour à l’obscurité.
Cette lecture cyclique explique pourquoi le nàjiǎ prit une importance considérable dans le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì, l’un des textes fondamentaux de l’alchimie chinoise, puis dans les traditions ultérieures du Nèidān 內丹, l’Alchimie interne.
Que signifie 納甲 nàjiǎ ?
Le caractère 納 nà signifie « faire entrer », « recevoir », « incorporer » ou « attribuer ».
甲 Jiǎ est le premier des dix Troncs célestes :
甲 Jiǎ
乙 Yǐ
丙 Bǐng
丁 Dīng
戊 Wù
己 Jǐ
庚 Gēng
辛 Xīn
壬 Rén
癸 Guǐ
L'expression nàjiǎ 納甲 peut donc être comprise littéralement comme « faire entrer Jiǎ », mais Jiǎ 甲 représente ici par extension l'ensemble du cycle des dix Troncs célestes.
Le principe consiste ainsi à intégrer les Troncs dans la structure des trigrammes et des hexagrammes.
Dans la tradition du Yìjīng des Hàn 漢, le nàjiǎ est notamment associé à Jīng Fáng 京房 (77–37 av. J.-C.), dont l'école développa une vaste architecture de correspondances entre hexagrammes, Troncs célestes, Branches terrestres, Cinq Phases et cycles temporels. Les traditions ultérieures ont cependant développé plusieurs formes de nàjiǎ qu'il convient de ne pas confondre. Les travaux contemporains distinguent notamment le système divinatoire attribué à la tradition de Jīng Fáng et le yuètǐ nàjiǎ 月體納甲, le « nàjiǎ du corps lunaire », particulièrement important dans le Cāntóng Qì.
Les huit trigrammes et les dix Troncs célestes
Dans le système classique du bāguà nàjiǎ 八卦納甲, les Troncs célestes sont distribués de la manière suivante :
| Trigramme | Pinyin | Tronc associé |
|---|---|---|
| 乾 ☰ | Qián | 甲 Jiǎ, 壬 Rén |
| 坤 ☷ | Kūn | 乙 Yǐ, 癸 Guǐ |
| 艮 ☶ | Gèn | 丙 Bǐng |
| 兌 ☱ | Duì | 丁 Dīng |
| 坎 ☵ | Kǎn | 戊 Wù |
| 離 ☲ | Lí | 己 Jǐ |
| 震 ☳ | Zhèn | 庚 Gēng |
| 巽 ☴ | Xùn | 辛 Xīn |
Deux particularités sautent immédiatement aux yeux.
D'une part, Qián 乾 et Kūn 坤 reçoivent chacun deux Troncs, tandis que les six autres trigrammes n'en reçoivent qu'un.
D'autre part, la succession numérique des dix Troncs n'est pas simplement superposée à l'ordre habituel des huit trigrammes.
Pour comprendre cette distribution, il faut regarder non seulement les trigrammes, mais le mouvement de la Lune dans le ciel.
Le nàjiǎ lunaire : contempler les transformations de la Lune
L'une des formes les plus remarquables du système est appelée :
月體納甲
yuètǐ nàjiǎ
« nàjiǎ du corps lunaire ».
La Lune devient alors une manifestation visible des transformations du Yīn et du Yáng.
Le raisonnement est extrêmement élégant : les traits pleins ⚊ représentent le Yáng, donc la lumière ; les traits brisés ⚋ représentent le Yīn, donc l'obscurité.
Les phases successives de la Lune peuvent ainsi être représentées par la croissance puis la décroissance des traits Yáng dans les trigrammes.
Une formulation ancienne, reprise par les commentateurs du Yìjīng, décrit ainsi la succession :
Troisième jour — Zhèn 震 ☳
Après la nouvelle Lune apparaît le premier croissant.
Un seul trait Yáng naît à la base :
☳
Le trigramme est Zhèn 震, le Tonnerre.
Il reçoit :
庚 Gēng
La lumière vient de naître au sein de l'obscurité.
Huitième jour — Duì 兌 ☱
La lumière augmente.
Deux traits Yáng apparaissent :
☱
C'est Duì 兌, le Lac.
Il reçoit :
丁 Dīng
Nous sommes symboliquement au premier quartier.
Quinzième jour — Qián 乾 ☰
La lumière atteint sa plénitude :
☰
Les trois traits sont Yáng.
C'est Qián 乾, le Ciel.
Il reçoit :
甲 Jiǎ
et, dans la structure complète du système :
壬 Rén
C'est la pleine Lune, lorsque le Yáng lumineux atteint son maximum.
Les traditions liées au Cāntóng Qì décrivent précisément cette succession de la Lune naissante en Zhèn, du premier quartier en Duì et de la pleine Lune en Qián.
Lorsque le Yáng atteint son maximum, le Yīn renaît
À partir de la pleine Lune commence le processus inverse.
Le principe rappelle une règle fondamentale du Yìjīng :
lorsque quelque chose atteint son extrême, il commence à se transformer en son contraire.
Au sein de la plénitude Yáng réapparaît donc le Yīn.
Seizième jour — Xùn 巽 ☴
Un trait Yīn apparaît sous deux traits Yáng :
☴
C'est Xùn 巽, le Vent.
Il reçoit :
辛 Xīn
La lumière commence à décroître.
Vingt-troisième jour — Gèn 艮 ☶
Deux traits Yīn entourent désormais le dernier Yáng :
☶
C'est Gèn 艮, la Montagne.
Il reçoit :
丙 Bǐng
La Lune entre dans son dernier quartier.
Fin du mois — Kūn 坤 ☷
La lumière disparaît :
☷
Les trois traits sont Yīn.
C'est Kūn 坤, la Terre.
Elle reçoit :
乙 Yǐ
et, dans la structure complète du système :
癸 Guǐ.
Le cycle retourne à l'obscurité.
Mais cette obscurité n'est pas une mort définitive : elle constitue le lieu où se prépare déjà la renaissance du premier Yáng.
La séquence lunaire traditionnelle Zhèn → Duì → Qián → Xùn → Gèn → Kūn est clairement exposée dans les sources anciennes et dans les commentaires liés au Cāntóng Qì.
Et Kǎn 坎 et Lí 離 ?
Nous remarquons pourtant que cette succession ne comporte que six trigrammes :
Zhèn 震 → Duì 兌 → Qián 乾 → Xùn 巽 → Gèn 艮 → Kūn 坤
Que deviennent donc Kǎn 坎 et Lí 離 ?
C'est ici que le système devient particulièrement intéressant.
Dans la cosmologie du Yìjīng et plus encore dans le Cāntóng Qì :
Kǎn 坎 ☵ représente la Lune
et
Lí 離 ☲ représente le Soleil.
Ils ne représentent donc pas simplement deux moments particuliers de la lunaison : ils constituent en quelque sorte les deux principes permanents qui produisent le cycle lumineux lui-même.
Le 《六經天文編》 Liùjīng Tiānwén Biān résume cette tradition en indiquant que Kǎn représente l'Eau et reçoit Wù 戊, tandis que Lí représente le Feu et reçoit Jǐ 己 ; les deux occupent symboliquement la position centrale depuis laquelle se manifeste le jeu du Soleil et de la Lune.
Nous avons ainsi :
坎 Kǎn ☵ → 戊 Wù
離 Lí ☲ → 己 Jǐ
Wù 戊 et Jǐ 己 : les deux Terres au Centre
Cette association est particulièrement significative.
Dans le système des Cinq Phases :
戊 Wù = Terre Yáng
己 Jǐ = Terre Yīn
La Terre occupe traditionnellement le Centre 中 zhōng.
Kǎn et Lí, la Lune et le Soleil, contiennent donc symboliquement en leur centre les deux modalités de la Terre.
Regardons leurs structures :
Kǎn 坎 ☵
⚋
⚊
⚋
Un trait Yáng est enfermé entre deux traits Yīn.
Ce Yáng central est associé à :
戊 Wù — Terre Yáng
Inversement :
Lí 離 ☲
⚊
⚋
⚊
Un trait Yīn est contenu entre deux traits Yáng.
Ce Yīn central est associé à :
己 Jǐ — Terre Yīn
Le système acquiert ici une profondeur considérable : le Yáng véritable se trouve caché au cœur du Yīn, tandis que le Yīn véritable demeure au cœur du Yáng.
Cette structure deviendra l'une des matrices symboliques majeures de l'Alchimie interne.
Pourquoi Qián reçoit-il Jiǎ et Rén, et Kūn Yǐ et Guǐ ?
Les huit trigrammes doivent recevoir les dix Troncs célestes.
Deux trigrammes doivent donc nécessairement en recevoir deux.
Ce rôle revient aux deux principes fondamentaux :
Qián 乾 ☰ — le Ciel
Kūn 坤 ☷ — la Terre
Qián reçoit :
甲 Jiǎ et 壬 Rén
Kūn reçoit :
乙 Yǐ et 癸 Guǐ.
Mais cette attribution ne relève pas seulement d'une nécessité numérique. Elle permet de représenter les deux extrémités d'un même processus.
Dans le système traditionnel des directions associées aux Troncs :
-
Jiǎ 甲 et Yǐ 乙 appartiennent au Bois et à l'Est ;
-
Bǐng 丙 et Dīng 丁 au Feu et au Sud ;
-
Wù 戊 et Jǐ 己 à la Terre et au Centre ;
-
Gēng 庚 et Xīn 辛 au Métal et à l'Ouest ;
-
Rén 壬 et Guǐ 癸 à l'Eau et au Nord.
Qián et Kūn embrassent ainsi symboliquement le commencement et le retour du cycle.
Jiǎ–Yǐ 甲乙 ouvrent le mouvement à l'Est.
Rén–Guǐ 壬癸 le reconduisent au Nord, dans l'Eau et l'obscurité d'où pourra renaître le Yáng.
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord
Le lettré des Sòng Zhū Zhèn 朱震 (1072–1138) offre une représentation particulièrement remarquable de cette doctrine dans son 《漢上易傳》 Hànshàng Yìzhuàn.
Un de ses diagrammes porte le titre :
天壬地癸會於北方圖
Tiān Rén Dì Guǐ Huì yú Běifāng Tú
« Diagramme où le Rén céleste et le Guǐ terrestre se rencontrent au Nord ».
Zhū Zhèn explique :
乾坤壬癸會于北方,乾以陽交坤而成坎;坤以陰交乾而生離。
Qián Kūn Rén Guǐ huì yú běifāng, Qián yǐ yáng jiāo Kūn ér chéng Kǎn ; Kūn yǐ yīn jiāo Qián ér shēng Lí.
« Qián et Kūn, Rén et Guǐ, se rencontrent au Nord ; Qián transmet son Yáng à Kūn et forme Kǎn ; Kūn transmet son Yīn à Qián et engendre Lí. »
La source poursuit en identifiant Wù 戊 à la Terre Yáng et au trait central de Qián, et Jǐ 己 à la Terre Yīn et au trait central de Kūn.
Cette phrase décrit une véritable génération cosmologique.
De Qián et Kūn naissent Kǎn et Lí
Partons de Kūn ☷ :
⚋
⚋
⚋
Qián lui transmet un Yáng :
⚋
⚊
⚋
Kūn devient alors :
Kǎn 坎 ☵
Kǎn possède extérieurement la structure Yīn de Kūn mais renferme en son centre un trait Yáng provenant de Qián.
Inversement, partons de Qián ☰ :
⚊
⚊
⚊
Kūn lui transmet un Yīn :
⚊
⚋
⚊
Qián devient :
Lí 離 ☲
Lí conserve extérieurement la structure Yáng de Qián mais renferme en son centre le Yīn provenant de Kūn.
Nous pouvons donc écrire :
Qián 乾 → transmet son Yáng → Kǎn 坎
Kūn 坤 → transmet son Yīn → Lí 離
C'est ainsi que les deux principes originels, Ciel et Terre, donnent naissance au couple opératoire :
Eau et Feu
Lune et Soleil
Kǎn et Lí.
Une cosmologie du retour
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord n'est donc pas anodine.
Le Nord correspond :
à l'Eau 水 shuǐ,
à l'hiver,
à l'obscurité,
à la conservation,
au terme du cycle,
mais aussi à la gestation du recommencement.
Le Yáng ne renaît pas lorsqu'il est à son maximum.
Il renaît au plus profond du Yīn.
C'est exactement ce que représente Kǎn ☵ :
⚋
⚊
⚋
Un Yáng caché dans le Yīn.
Cette idée est fondamentale dans toute la cosmologie daoïste :
le retour à la Racine est déjà le commencement d'une nouvelle naissance.
Du nàjiǎ au 《周易參同契》 Cāntóng Qì
Le système du nàjiǎ acquiert une importance particulière avec le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì, texte qui constitue l'une des grandes sources de la tradition alchimique chinoise.
Le Cāntóng Qì ne se contente pas de décrire les phases de la Lune.
Il utilise leur succession comme modèle du huǒhòu 火候, les « phases du Feu » de l'œuvre alchimique.
Le cycle lunaire devient alors une représentation du processus :
naissance → croissance → plénitude → décroissance → retour → renaissance.
Une étude consacrée spécifiquement au nàjiǎ dans le Cāntóng Qì souligne précisément que la transformation des phases lunaires y sert à exprimer les temps du processus alchimique.
Les images du ciel deviennent ainsi les images de l'Œuvre.
Le nàjiǎ dans le 《修真內外火候全圖》 Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú
Une représentation particulièrement intéressante de cette cosmologie apparaît dans le 《修真內外火候全圖》 Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú, le « Diagramme complet des Phases du Feu internes et externes pour cultiver l’Authentique ».

Dans la partie inférieure de la carte, deux diagrammes circulaires forment symboliquement les deux « pieds » de l’ensemble. Les commentaires modernes de la carte les désignent comme le 五行生化圖 Wǔxíng Shēnghuà Tú, « Diagramme de génération et de transformation des Cinq Phases », et le 周天火候圖 Zhōutiān Huǒhòu Tú, « Diagramme des Phases du Feu du cycle céleste ».
Le cercle situé en bas à gauche ne doit donc pas être identifié strictement comme un simple 《納甲圖》 Nàjiǎ Tú. Son contenu appartient cependant manifestement au même univers de correspondances : Cinq Phases, Troncs célestes, trigrammes, directions, croissance et décroissance du Yīn et du Yáng y sont mis en relation afin d’exprimer les transformations du huǒhòu 火候.
Cette lecture est d’autant plus vraisemblable que le texte explicatif associé à la carte énonce lui-même :
修真內外火候,以河、洛為樞,以干支為脈,以八卦象數為機。
Xiūzhēn nèiwài huǒhòu, yǐ Hé、Luò wéi shū, yǐ gānzhī wéi mài, yǐ bāguà xiàngshù wéi jī.
« Pour les Phases du Feu internes et externes de la cultivation de l’Authentique, le Hé et le Luò servent de pivots, les Troncs et les Branches de réseau, et les images et nombres des Huit Trigrammes de mécanisme. »
Cette formule décrit presque exactement les matériaux symboliques dont procède le nàjiǎ 納甲.
Du nàjiǎ au huǒhòu 火候
L’association n’est pas fortuite. Le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì avait déjà utilisé le nàjiǎ pour traduire les transformations de la Lune en phases de l’Œuvre alchimique.
La succession lunaire :
震 Zhèn ☳ → 兌 Duì ☱ → 乾 Qián ☰
exprime la progression du Yáng, tandis que :
巽 Xùn ☴ → 艮 Gèn ☶ → 坤 Kūn ☷
exprime son retrait et la croissance du Yīn.
Les commentaires du Cāntóng Qì mettent explicitement ces six étapes en relation avec le huǒhòu d’un mois : troisième, huitième, quinzième, seizième, vingt-troisième et trentième jours. Les trois premières correspondent à l’avancée du Feu Yáng et les trois suivantes au retrait selon le Yīn.
Le nàjiǎ fournit ainsi non seulement une correspondance entre trigrammes et Troncs célestes, mais une véritable grammaire du temps alchimique.
Dans le Huǒhòu Tú, cette grammaire semble avoir été intégrée à une construction beaucoup plus vaste :
Trigrammes 八卦 → Troncs et Branches 干支 → Cinq Phases 五行 → cycles du Yīn et du Yáng → huǒhòu 火候.
La carte transpose ainsi dans une représentation synthétique ce que le Cāntóng Qì exposait sous forme textuelle : les transformations du Ciel deviennent le modèle des transformations de l’Œuvre.
Rén–Guǐ, Kǎn–Lí et Wù–Jǐ
Cette observation devient encore plus intéressante si l’on rapproche le diagramme du système étudié précédemment.
Dans le nàjiǎ :
乾 Qián ☰ → 甲 Jiǎ / 壬 Rén
坤 Kūn ☷ → 乙 Yǐ / 癸 Guǐ
et :
坎 Kǎn ☵ → 戊 Wù
離 Lí ☲ → 己 Jǐ.
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord représente chez Zhū Zhèn 朱震 la rencontre de Qián et Kūn. Leur échange produit Kǎn et Lí : le Yáng de Qián pénètre Kūn pour former Kǎn, tandis que le Yīn de Kūn pénètre Qián pour former Lí.
Nous obtenons alors une chaîne symbolique particulièrement importante pour l’alchimie :
乾坤 Qián–Kūn
Ciel et Terre
↓
壬癸 Rén–Guǐ
rencontre au Nord
↓
坎離 Kǎn–Lí
Eau et Feu — Lune et Soleil
↓
戊己 Wù–Jǐ
les deux Terres centrales
↓
火候 huǒhòu
progression et transformation de l’Œuvre.
Le petit cercle inférieur du Huǒhòu Tú prend alors une signification particulière : il ne constitue probablement pas une simple table des Cinq Phases, mais un dispositif de transformation, dans lequel les différentes correspondances cosmologiques servent à rendre visible le rythme de l’alchimie.
Le ciel comme horloge de l’Œuvre
C’est peut-être ici que se trouve la véritable fonction du nàjiǎ dans les cartes alchimiques.
Le nàjiǎ permet de convertir :
une structure spatiale — directions, trigrammes, Cinq Phases —
en
une structure temporelle — croissance, décroissance, avance, retrait —
et finalement en
une structure opératoire — progression du huǒhòu.
Le Soleil, la Lune, les trigrammes et les Troncs célestes forment ainsi une sorte d’horloge cosmologique de l’Œuvre.
Ce qui se produit dans le ciel doit pouvoir être reconnu, à une autre échelle, dans le processus alchimique intérieur.
Le 《修真內外火候全圖》 apparaît dès lors comme une remarquable synthèse iconographique d’une idée déjà fondamentale dans le Cāntóng Qì : les lois qui gouvernent les cycles du Ciel sont les mêmes que celles qui gouvernent les transformations de l’Élixir.
Note iconographique. Une prudence est nécessaire concernant la forme actuellement diffusée du Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú. Le témoignage accompagnant cette version indique qu’elle fut retrouvée puis corrigée et redessinée dans les années 1990 par Xí Chūnshēng 席春生, qui déclare avoir rectifié des erreurs et effectué plusieurs modifications. La carte moderne ne peut donc pas être utilisée sans précaution comme témoin iconographique ancien dans tous ses détails. En revanche, sa structure revendique explicitement une filiation avec le Cāntóng Qì et organise bien le huǒhòu autour du Hé–Luò, des Troncs et Branches et des Huit Trigrammes.
Le nàjiǎ et l'Alchimie interne
Lorsque les traditions du Nèidān 內丹 reprendront ces structures, elles leur donneront une lecture intérieure.
Kǎn 坎 ne sera plus seulement l'Eau.
Il deviendra le lieu où le Vrai Yáng 真陽 zhēnyáng est caché dans le Yīn.
Lí 離 ne sera plus seulement le Feu.
Il deviendra le lieu où le Vrai Yīn 真陰 zhēnyīn demeure au sein du Yáng.
D'où l'une des formules les plus célèbres de l'alchimie daoïste :
取坎填離
qǔ Kǎn tián Lí
« Prendre [le Yáng de] Kǎn pour remplir Lí. »
L'opération alchimique consiste alors symboliquement à extraire les principes véritables cachés au cœur de Kǎn et Lí afin de rétablir une unité antérieure à leur séparation.
On passe ainsi :
乾坤 Qián–Kūn
Ciel et Terre
↓
坎離 Kǎn–Lí
Eau et Feu
↓
extraction des principes centraux
↓
戊己 Wù–Jǐ
Terre Yáng et Terre Yīn
↓
conjonction
↓
retour vers l'Unité.
Wù et Jǐ : la rencontre des deux Terres
Dans la littérature alchimique, Wù 戊 et Jǐ 己 acquièrent ainsi une signification qui dépasse largement leur valeur calendérique.
Ils représentent les deux modalités de la Terre :
Wù 戊 — Terre Yáng
Jǐ 己 — Terre Yīn
Leur union signifie la réunion de ce qui avait été séparé.
Elle est parfois exprimée par le jeu graphique :
戊 + 己 → 圭
guī 圭
Cette réunion des « deux Terres » deviendra un symbole important de la conjonction alchimique et apparaît dans plusieurs traditions d'interprétation du Cāntóng Qì et du Nèidān.
Le Centre cesse alors d'être un simple emplacement dans l'espace : il devient le lieu où les contraires peuvent se rencontrer et se transformer.
Un système, plusieurs niveaux de lecture
Il faut cependant éviter de réduire le nàjiǎ à une seule doctrine.
Sous le même nom se sont développées plusieurs applications.
Le nàjiǎ de la tradition de Jīng Fáng sert notamment à distribuer Troncs et Branches dans les hexagrammes et jouera un rôle considérable dans les méthodes divinatoires ultérieures.
Le yuètǐ nàjiǎ 月體納甲 considère plus particulièrement les transformations de la Lune et leur correspondance avec les trigrammes.
Le Cāntóng Qì emploie cette structure pour représenter les rythmes de l'alchimie.
Les commentateurs daoïstes et les maîtres du Nèidān l'intérioriseront ensuite pour décrire les transformations du Yīn et du Yáng dans l'être humain.
Les recherches modernes insistent justement sur cette pluralité historique et sur la nécessité de distinguer le nàjiǎ calendérico-divinatoire du développement spécifiquement lunaire et alchimique du système.
Du ciel à l'être humain
Le génie du nàjiǎ réside peut-être précisément dans cette possibilité de changer d'échelle sans modifier la structure fondamentale du processus.
Dans le ciel :
la Lune croît et décroît.
Dans le Yìjīng :
le Yīn et le Yáng croissent et décroissent.
Dans le Cāntóng Qì :
le Feu alchimique avance et recule.
Dans le Nèidān :
les principes de Kǎn et Lí doivent être reconnus, extraits et réunis.
Le phénomène céleste devient ainsi modèle cosmologique, puis modèle alchimique.
Le cycle en un regard
Le mouvement de la Lune peut être résumé ainsi :
Kūn 坤 ☷
obscurité — fin du cycle
↓
Zhèn 震 ☳ — Gēng 庚
naissance du premier Yáng
↓
Duì 兌 ☱ — Dīng 丁
croissance du Yáng
↓
Qián 乾 ☰ — Jiǎ 甲 / Rén 壬
plénitude du Yáng
↓
Xùn 巽 ☴ — Xīn 辛
naissance du Yīn
↓
Gèn 艮 ☶ — Bǐng 丙
croissance du Yīn
↓
Kūn 坤 ☷ — Yǐ 乙 / Guǐ 癸
plénitude du Yīn
↓
et de nouveau :
一陽來復
yī yáng lái fù
« l'Un Yáng revient ».
Au cœur du processus demeurent :
Kǎn 坎 ☵ — Wù 戊 — Lune — Yáng dans le Yīn
et
Lí 離 ☲ — Jǐ 己 — Soleil — Yīn dans le Yáng.
Conclusion
Le nàjiǎ 納甲 est bien davantage qu'une table de correspondances entre trigrammes et Troncs célestes.
Il constitue une représentation du temps comme transformation.
En observant la naissance, la croissance, la plénitude et la disparition de la lumière lunaire, les penseurs chinois ont trouvé une manifestation visible de la loi fondamentale du Yìjīng : le Yīn et le Yáng ne sont jamais immobiles. Chacun croît, atteint son extrême, engendre son contraire et retourne à son origine.
Le passage de :
Zhèn → Duì → Qián → Xùn → Gèn → Kūn
décrit ainsi autant le cycle de la Lune que celui de toute transformation.
Mais avec le Cāntóng Qì et les traditions alchimiques ultérieures, une nouvelle profondeur apparaît.
Derrière la Lune et le Soleil se trouvent Kǎn et Lí.
Au cœur de Kǎn et Lí se trouvent Wù et Jǐ.
Derrière Wù et Jǐ se devine la séparation première de Qián et Kūn.
Et derrière cette séparation demeure l'Unité qu'il s'agit de retrouver.
Le nàjiǎ devient alors une véritable cartographie du processus alchimique :
de l'Un naissent les deux, les deux se différencient, puis les principes dispersés doivent être réunis afin de retourner à l'Un.
C'est probablement pour cette raison qu'un ancien système d'astronomie et de correspondances issu du Yìjīng a pu devenir l'un des langages privilégiés de l'alchimie daoïste.
Sources et textes à consulter
-
《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì — Le Sceau de l'Unité des Trois selon le Livre des Transformations.
-
虞翻 Yú Fān — commentaires du Zhōuyì, notamment sur les correspondances entre phases lunaires et trigrammes.
-
朱震《漢上易傳》 Zhū Zhèn, Hànshàng Yìzhuàn, en particulier le 《納甲圖》 Nàjiǎ Tú et le 《天壬地癸會於北方圖》 Tiān Rén Dì Guǐ Huì yú Běifāng Tú. Le texte conservé donne explicitement les correspondances lunaires et l'échange Qián–Kūn produisant Kǎn et Lí.
-
王應麟《六經天文編》 Wáng Yìnglín, Liùjīng Tiānwén Biān, section 《八卦納甲》 Bāguà Nàjiǎ.
-
林金泉, « 《六經天文編》易學天文的納甲說與卦氣說 », étude universitaire consacrée aux rapports entre nàjiǎ, astronomie du Yìjīng, phases lunaires et alchimie.
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Comme un bon Dào Shì, un adepte de la Voie, nous allons commencer par Le Classique de la Pureté et du Calme 清靜經 Qīng Jìng Jīng qui est l’un des premiers ouvrages à comprendre pour pénétrer dans le travail sur soi (修行 Xiū Xíng) selon l'approche daoïste. Les prêtres daoïstes utilisent lors de la récitation de mantras ou de sutras, comme le Qīng Jìng Jīng, un tambour qui s'appelle le Mù Yú 木魚, ce qui signifie poisson en bois. Il est frappé avec un bâton pour marquer le rythme lors des récitations de textes sacrés ou des chants rituels. Le poisson est un symbole traditionnel de vigilance dans le bouddhisme et le daoïsme, car il ne ferme jamais les yeux, même lorsqu'il dort. Cela symbolise l'état d’éveil spirituel et de vigilance constante nécessaire dans la pratique. Je vous livre le Qīng Jìng Jīng sans commentaire, en chinois, pinyin et sa traduction et je vous invite à le lire à haute voix pour vous en imprégner, puis de le lire à nouveau lorsque vous aurez fini cet ouvrage. Vous pouvez trouver pour vous aider des vidéos de prêtres daoïstes récitant ce mantra.
太上老君曰:
大道無形。生育天地。大道無情。運行日月。大道無名。長養萬物。吾不知其名。強名曰道。
夫道者。有清有濁。有動有靜。天清地濁。天動地靜。男清女濁。男動女靜。降本流末。而生萬物。清者濁之源。動者靜之基。人能常清靜。天地悉皆歸。
夫人神好清。而心擾之。人心好靜。而慾牽之。常能遣其慾。而心自靜。常澄其心。而神自清。自然六慾不生。三毒消滅。所不能者。惟心未澄。慾未遣也。能遣之者。內觀其心。心無其心。外觀其形。形無其形。遠觀其物。物無其物。
三者既悟。惟見於空。觀空亦空。空無所空。所空既無。無無亦無。無無既無。湛然常寂。寂無所寂。慾豈能生。慾既不生。即是真靜。真常應物。真常得性。常應常靜。常清靜矣。
如此清靜。漸入真道。既入真道。名為得道。雖名得道。實無所得。為化眾生。名為得道。能悟之者。可傳聖道。
太上老君曰:
上士無爭。下士好爭。上德不德。下德執德。執著之者。不明道德。眾生所以不得真道者。惟有妄心。既有妄心。即驚其神。既驚其神。即著萬物。既著萬物。即生貪求。既生貪求。即是煩惱。煩惱妄想。憂苦身心。便遭濁辱。流浪生死。常沉苦海。永失真道。真常之道。悟者自得。得悟道者。常清靜矣。
Tàishàng Lǎojūn yuē:
Dàdào wú xíng. Shēngyù tiāndì. Dàdào wú qíng. Yùn xíng rìyuè. Dàdào wú míng. Chángyǎng wànwù. Wú bù zhī qí míng. Qiáng míng yuē Dào.
Fū Dào zhě. Yǒu qīng yǒu zhuó. Yǒu dòng yǒu jìng. Tiān qīng dì zhuó. Tiān dòng dì jìng. Nán qīng nǚ zhuó. Nán dòng nǚ jìng. Jiàng běn liú mò. Ér shēng wànwù. Qīng zhě zhuó zhī yuán. Dòng zhě jìng zhī jī. Rén néng cháng qīngjìng. Tiāndì xī jiē guī.
Fū rén shén hào qīng. Ér xīn rǎo zhī. Rén xīn hào jìng. Ér yù qiān zhī. Cháng néng qiǎn qí yù. Ér xīn zì jìng. Cháng chéng qí xīn. Ér shén zì qīng. Zìrán liù yù bù shēng. Sān dú xiāomiè. Suǒ bùnéng zhě. Wéi xīn wèi chéng. Yù wèi qiǎn yě. Néng qiǎn zhī zhě. Nèi guān qí xīn. Xīn wú qí xīn. Wài guān qí xíng. Xíng wú qí xíng. Yuǎn guān qí wù. Wù wú qí wù.
Sān zhě jì wù. Wéi jiàn yú kōng. Guān kōng yì kōng. Kōng wú suǒ kōng. Suǒ kōng jì wú. Wú wú yì wú. Zhàn rán cháng jì. Jì wú suǒ jì. Yù qǐ néng shēng. Yù jì bù shēng. Jì shì zhēn jìng. Zhēn cháng yīng wù. Zhēn cháng dé xìng. Cháng yīng cháng jìng. Cháng qīngjìng yǐ.
Rúcǐ qīngjìng. Jiàn rù zhēn dào. Yǐ rù zhēn dào. Míng wèi dé dào. Suī míng dé dào. Shí wú suǒ dé. Wèi huà zhòngshēng. Míng wèi dé dào. Néng wù zhī zhě. Kě chuán shèng dào.
Tàishàng Lǎojūn yuē:
Shàng shì wú zhēng. Xià shì hào zhēng. Shàng dé bù dé. Xià dé zhí dé. Zhí zhuó zhī zhě. Bù míng dào dé. Zhòngshēng suǒyǐ bù dé zhēn dào zhě. Wéi yǒu wàng xīn. Jì yǒu wàng xīn. Jí jīng qí shén. Jí zhuó wànwù. Jí shēng tānqiú. Jí shēng tānqiú. Jiǒng bìan zhú rù. Liúlàng shēngsǐ. Cháng chén kǔ hǎi. Yǒng shī zhēn dào. Zhēn cháng zhī dào. Wù zhě zì dé. Dé wù dào zhě. Cháng qīngjìng yǐ.
Le Vénérable Lǎo Zǐ dit :
« La grande Voie est sans forme, elle engendre Ciel et Terre. La grande Voie est sans sentiment, elle fait mouvoir le Soleil et la Lune. La grande Voie est sans nom, elle nourrit et entretient toutes choses. Je ne sais pas comment la nommer, mais je la désigne comme le Dào.
Le Dào a ses aspects clairs et ses aspects troubles, ses mouvements et ses pauses. Le Ciel est clair, la Terre est trouble ; le Ciel est en mouvement, la Terre est en repos ; le masculin est clair, le féminin est trouble ; le masculin est en mouvement, le féminin est en repos. Descendant de l'origine pour couler vers la fin, il engendre les dix mille êtres. Le clair est la source du trouble, le mouvement est la base du repos. Si l'Homme peut être constamment clair et tranquille, le Ciel et la Terre reviendront tous deux à l'ordre.
L'esprit humain aime la clarté, mais il est perturbé. Le cœur de l'Homme aime le calme, mais le désir le tire. Si on peut éliminer le désir, le cœur retrouve la tranquillité. Si on peut clarifier le cœur, l'esprit devient pur. Naturellement, les six désirs ne naissent pas, les trois poisons sont éliminés. Ce que l'on ne peut pas réaliser, c'est simplement parce que le cœur n'est pas clarifié et le désir n'est pas éliminé. Celui qui peut l'éliminer regarde intérieurement son cœur - le cœur n'a pas de cœur ; regarde extérieurement sa forme - la forme n'a pas de forme ; regarde au loin les objets - les objets n'ont pas d'objet.
Les trois aspects étant compris, on voit le vide. Observer le vide, c'est aussi du vide. Le vide n'a pas de lieu où il est vide. Quand le lieu vide n'existe plus, il n'y a plus de non-vide. Quand le non-vide n'existe plus, cela devient naturellement silencieux et tranquille. Le silence n'a pas de lieu où il est silencieux. Comment les désirs pourraient-ils naître ? Les désirs n'étant plus engendrés, c'est vraiment la vraie tranquillité. Vraiment constant, il répond aux choses. Vraiment constant, il obtient sa nature. Toujours répondre, toujours tranquille, toujours clair et tranquille.
Ainsi, avec cette clarté et cette tranquillité, on entre progressivement dans la vraie Voie. Une fois entré dans la vraie Voie, on l'appelle obtenir la Voie. Bien que cela soit appelé obtenir la Voie, en réalité, il n'y a rien à obtenir. Pour transformer les êtres, on l'appelle obtenir la Voie. Ceux qui peuvent le comprendre peuvent transmettre la Voie sacrée. »
Le Vénérable Lǎo Zǐ dit :
« Le sage supérieur n'a pas de querelle. L'inférieur aime la querelle. La vertu supérieure n'est pas vertu. L'inférieure s'accroche à la vertu. Ceux qui s'y accrochent ne comprennent pas la voie et la vertu. Les êtres vivants ne trouvent pas la vraie Voie seulement parce qu'ils ont des esprits trompeurs. Une fois qu'ils ont des esprits trompeurs, ils perturbent leur esprit. Perturbant leur esprit, ils s'attachent à toutes choses. S'attachant à toutes choses, naît la convoitise. Née la convoitise, apparaissent les soucis. Les soucis entraînent des pensées vaines, des tourments corporels et mentaux. Ils tombent ainsi dans l'impureté, errent dans la naissance et la mort, flottent dans la mer de la souffrance, perdent éternellement la vraie Voie. La vraie Voie constante, ceux qui la comprennent l'obtiennent d'eux-mêmes. Ceux qui obtiennent la Voie comprennent constamment la tranquillité. »
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« Le Dào 道 commença par engendrer les immensités vides. Les immensités vides engendrèrent l’univers. »
Les différentes représentations du Corps Daoïste au cours de la longue histoire de la Chine sont là pour nous aider à percevoir l’enseignement du Dào, dont le concept a été édifié dans le texte attribué au sage Lǎo Zǐ 老子, le Dào Dé Jīng 道德經.
Derrière le même idéogramme (fig.1), 道, on retrouve communément deux transcriptions, Tao ou Dào (Dao). Depuis l’instauration du système pinyin (1979), le terme de romanisation approprié est Dào. Mais les habitudes ont la vie dure en France et la philosophie taoïste s’est instaurée du temps de l’ancien système de l’École Française d’Extrême-Orient E.F.E.O. (1902) avec le terme devenu populaire Tao.
C’est pourquoi on retrouve indifféremment les deux expressions pour le même idéogramme. Dans cet ouvrage, j’utiliserai préférentiellement les termes de Dào et de daoïsme (pour transcrire Dào Jiào 道教, soit littéralement l’enseignement de la Voie). Et le pratiquant de la Voie sera un Dào Shì 道士, un adepte daoïste, soit quelqu’un qui pratique les rituels, la méditation, l’alchimie ou les arts internes dans la tradition daoïste.
Fig. 1 : Dào en chinois traditionnel (à gauche) et en écriture cursive (à droite)
Le Dào est le principe qui engendre tout ce qui existe, la force fondamentale qui coule en toutes choses de l’univers. C'est l’essence même de la réalité et par nature ineffable et indescriptible. Il est représenté par le Tài Jí Tú 太極圖, symbole ☯ représentant l’unité au-delà de la complémentarité Yīn-Yáng 陰陽.
Dào est un mot de langue courante qui signifie route, voie, chemin… tout aussi bien que dire, expliquer, ordre, règle, doctrine… Ces deux sens se retrouvent déjà dans le Shī Jīng 詩經 (le Classique des vers, entre 1 000 et 500 av. J.-C.) avec les sens de voie et expliquer qui correspondent au même caractère 道. Il faut accepter les deux sens, en même temps, sans en choisir un dont se déduirait l'autre.
Selon Jerry Allan JOHNSON[1], ce caractère décrit un grand sage (à l’image des chamanes), les cheveux dénoués suivant un chemin, une voie, une méthode ou un principe. Le chemin est associé aux trois pas, évoquant une figure de danse magique (le pied gauche Yáng commence traditionnellement le rituel, face au Sud et se déplaçant vers le Soleil levant de l’Est). Par conséquent, l’idéogramme suggère que l’action est effectuée par une personne possédant une connaissance privilégiée et vers un but choisi. L’ancienne signification transmise par cet idéogramme peut se traduire par la voie par laquelle on arrive à se percevoir soi-même et à comprendre sa relation avec l’univers ou le cosmos (Ciel), l’environnement (Terre) et le Divin.
Lucien TENENBAUM[2] précise que l’étymologie suggère une marche entreprise par un personnage en rapport avec le monde invisible. Elle évoque par extension, celui qui mène le mouvement dans le groupe. Il en dérive le sens de l’essentiel du mouvement, voire le mouvement en lui-même. C’est le sens philosophique du terme. On peut l’entendre comme le monde comme mouvement ininterrompu ou mieux comme ce qui dans l’Univers mène le mouvement de l’Univers (d’après Kyril RYJIK) et en particulier met de l’ordre dans la rencontre (opposition-appariement) du Yīn-Yáng sans pourtant les créer d’aucune façon.
Le caractère tête 首 est composé du caractère de l’œil Mù 目 au-dessus duquel on retrouve un petit trait. Il devient alors Zì 自, qui signifie soi-même. On retrouvera ensuite un second trait horizontal et deux petits traits obliques, ce qui nous donne le caractère de la tête Shǒu 首. Ce dernier caractère pourrait alors être interprété comme un certain état de réalisation. C’est donc cette réalisation qui suit un processus d’introspection, le regard tourné vers soi-même. Le caractère prend tout son sens lorsqu’il est complété de la clé de la marche 辶, symbolisé par un pied qui avance dans une direction. Les versions plus anciennes 衜 étaient composées du caractère Xíng 行 croisée des chemins. Ainsi, la Voie est avant tout sa propre voie, c’est-à-dire, celle que l’on choisit d’emprunter une fois le regard tourné en son for intérieur et non la voie imposée par les choses extérieures (que ce soit le contexte familial, social ou culturel, par exemple).
Le daoïsme enseigne l'unité de tout le réel au sein du Dào. Littéralement l'expression Tài Yī太一 signifie Grand Un ou Un suprême. L'origine de cette idée du Un Suprême remonte au vieux chamanisme chinois. Elle exprime une attitude fondamentalement moniste et enseigne que tout ce qui existe constitue une unité organique où tout est dans tout, où tout interagit avec tout, où tout est cause et effet de tout, où tout est interdépendant de tout. Cette vision du cosmos comme un organisme vivant et intégré est au cœur de la pensée chinoise et induit des applications importantes notamment en matière de médecine.
Dans le Dào Dé Jīng, au chapitre 42, Lǎo Zǐ écrit :
« Le Dào engendre Un. »
Le Dào est donc placé en amont du Un absolu qui est tout ce qui existe. Mais si le Dào est avant Un, le Dào est donc zéro, néant, vide, vacuité… En poursuivant cette analogie mathématique, si le Dào est le zéro, la multiplication par zéro donne zéro, car le Dào contient tout. Ajouter zéro à quelque chose ne change rien car le Dào est déjà dans tout. Diviser par zéro est impossible car le Dào est déjà l’infini. Et s’exposer au zéro, au Dào, révèle l’unité en nous (X0 = 1)
En termes modernes, Lǎo Zǐ nous enseigne que le Devenir précède et engendre l'Être, l'Existence précède et engendre l'Essence, le processus précède et engendre la structure. Le Dào précède et engendre le Tài Yī. Puisque le Tài Yī concentre en lui tout le cosmos matériel et que le Dào le précède, le Dào est purement immatériel, donc spirituel. Le spirituel précède et engendre le matériel. Le noûs[3] précède et engendre le Cosmos. L'Esprit précède et engendre le Monde.
Ceci nous permet donc de dire du daoïsme qu'il est un monisme spiritualiste : au début était l'Esprit et de lui émane tout ce qui existe, y compris la matière sous toutes ses formes. On comprend ainsi l'étroite parenté qui unit le daoïsme philosophique et le vieux chamanisme chinois : si tout émane de l'Esprit, alors cet Esprit habite et anime tout ce qui existe. Je laisse le grand philosophe Zhuāng Zǐ莊子 évoquer la notion de Dào :
« Sur la Voie [Dào], il n'y a aucune question à poser, aucune réponse à donner. Celui qui pose malgré cela des questions, pose des questions spécieuses et celui qui répond quand même se place hors d'elle. Celui qui se place en dehors pour répondre à des questions spécieuses, celui-là ne verra pas l'univers qui est autour de lui, il ne connaîtra pas la grande Source qui est au dedans. »

Fig. 2 : Diagramme de l’Infini et du Dào Universel ou Wú Jí Tú 無極圖
La figure 2, page 14, représente un diagramme cosmologique daoïste connu sous le nom de Wú Jí Tú 無極圖 ou Diagramme de l’Infini et du Dào Universel. Ce schéma illustre la genèse et les interactions des éléments fondamentaux de l’univers selon la vision daoïste. Au sommet le Wú Jí 無極 représente l’état du Vide ultime, l’indifférencié, l’origine de toutes choses avant toute manifestation. Wú Jí est le potentiel illimité, l’essence du Dào. Lorsque le Wú Jí commence à se manifester, il devient le Tài Jí 太極, aussi appelé le Grand Pôle ou l’Unité suprême. C’est l’origine des complémentarités Yīn 陰-Yáng 陽. Yáng, principe actif, dynamique et créatif, est souvent associé au Feu et au mouvement. Yīn, principe passif, réceptif et conservateur, est lié à l’Eau et à la tranquillité. Cette polarité est fondamentale dans le daoïsme et forme la base des transformations dans l’univers, en se déclinant dans la manifestation des Cinq Mouvements. Au centre, les Cinq Éléments (Bois 木, Feu 火, Terre 土, Métal 金, Eau 水) sont représentés en interaction dynamique : le Bois (木) pour la croissance et l’expansion, le Feu (火) pour la transmutation et la chaleur, la Terre (土) pour sa stabilité et sa qualité de centre d’équilibre, le Métal (金) et ses qualités de contraction et de solidification et l’Eau (水) et sa fluidité, le potentiel. Les lignes entre les éléments montrent leurs relations, avec un cycle d’engendrement Bois → Feu → Terre → Métal → Eau, et un cycle de contrôle Bois ↣ Terre, Terre ↣ Eau, Eau ↣ Feu, Feu ↣ Métal, Métal ↣ Bois. La Terre (土) occupe une position centrale, agissant comme le régulateur et l’harmonisateur des interactions entre les éléments. Elle symbolise également l’ancrage, l’harmonie Yīn-Yáng. Les Cinq Éléments ne sont pas seulement des composants physiques, mais des principes énergétiques qui régissent toutes les interactions dans l’univers : le climat, les cycles naturels, et même les relations humaines. L’énergie céleste, liée au Ciel, forme le masculin. L’énergie terrestre, liée à la Terre, forme le féminin. Ensemble, ces forces donnent naissance à toute vie et établissent l’équilibre fondamental entre les sexes. À la base du diagramme, le processus de création est résumé : toutes les transformations et interactions mènent à la genèse et à l’évolution des êtres vivants. Cela souligne l’interconnexion entre les forces cosmiques, terrestres et humaines. Dans le Dào Dé Jīng, Lǎo Zǐ décrit le Dào dans le premier chapitre :
« Le Dào dont on peut parler n'est pas le Dào constant.
Le nom que l'on peut nommer n'est pas le Nom éternel.
Le Sans-Nom est l'origine du Ciel et de la Terre ;
Le Nommé est la mère de toutes choses.
Ainsi, toujours sans désir, on contemple son mystère ;
Toujours avec désir, on contemple ses manifestations.
Ces deux-là procèdent de la même source, mais portent des noms différents.
Ensemble, on les appelle la Profondeur.
La Profondeur et encore la Profondeur :
La porte de toutes les merveilles. »
Assez cryptique, non ?
Ce premier chapitre introduit des concepts fondamentaux du Dào et montre qu’il est indescriptible par nature et qu'il transcende les formes. Le Dào est l'ineffable, au-delà des mots et des noms. Il existe une distinction entre le Sans-Nom qui représente l'origine indifférenciée de l'univers (le Wú Jí) et le Nommé qui donne naissance aux Dix Mille Êtres. Le mystère du Dào peut être perçu à travers deux perspectives : sans désir, contempler l’essence subtile du Dào et avec désir, percevoir ses manifestations visibles. Les dualités mystère et manifestation partagent une même source, appelée la Profondeur, dont l’idéogramme 玄 Xuán va recouvrir l’ensemble des enseignements secrets et cachés du daoïsme, un caractère que l’on va recroiser souvent dans notre voyage.
Mais je parle déjà depuis le début de daoïsme, mais comment le définir simplement ?
Le daoïsme, fondé sur la quête de la Voie (Dào), est à la fois une philosophie et une tradition spirituelle ancrée dans la culture chinoise. Il propose une vision holistique de l’univers, où l’harmonie entre l’être humain et le cosmos est au cœur de la pratique. À travers des concepts tels que le Dào (la Voie), le Qì (énergie vitale), et les Trois Trésors, le daoïsme offre des outils pour transformer non seulement le corps, mais aussi l’esprit et l’âme.
Le daoïsme, en tant que tradition spirituelle et philosophique, s’est développé au fil des siècles en divers courants et écoles, chacune mettant l’accent sur des aspects spécifiques du Dào. Ces courants peuvent être regroupés en trois grandes catégories.
Le Daoïsme Philosophique est un courant, souvent associé aux textes classiques tels que le Dào Dé Jīng (道德經) de Lǎo Zǐ et le Zhuāngzǐ (莊子) de Zhuāng Zǐ, se concentre sur la réflexion métaphysique et l’harmonie avec le Dào. Lǎozǐ est considéré comme le fondateur mythique du daoïsme, son Dào Dé Jīng explore le Dào comme principe fondamental de l’univers, prônant la simplicité, la non-action (無為 Wú Wéi) et l’équilibre. Zhuāng Zǐ est un philosophe prolifique, il utilise des paraboles et récits pour illustrer l’acceptation du changement et la quête de liberté spirituelle.
Le Daoïsme Religieux structure le daoïsme en une religion organisée, intégrant des pratiques rituelles, des divinités, et des techniques visant l’immortalité. On y retrouve l’École de la Perfection Totale (全真派 Quánzhēn Pài), fondée au XIIe siècle par Wáng Chōngyáng, qui prône l’unification des enseignements confucéens, bouddhistes et daoïstes, avec un accent sur la méditation et l’ascèse, et l’École des Maîtres Célestes (天師道 Tiānshī Dào), fondée par Zhāng Dàolíng, qui insiste sur les rituels, les exorcismes et la relation avec les divinités du panthéon daoïste.
Le Daoïsme Alchimique ou l’alchimie daoïste, qu’elle soit externe (外丹 Wài Dān) ou interne (內丹 Nèi Dān), vise la transformation du Qì pour atteindre l’immortalité spirituelle. Gé Hóng (葛洪) est l’auteur du Báopǔzǐ (抱朴子), et il explore les techniques d’immortalité et les pratiques alchimiques. Lǚ Dòngbīn (呂洞賓), un des Huit Immortels et figure clé de l’alchimie interne, est souvent considéré comme le fondateur mythique de plusieurs techniques alchimiques.
Le daoïsme, qu’il soit philosophique, religieux ou alchimique, invite à explorer des chemins variés pour comprendre et incarner le Dào. Les courants et auteurs qui ont façonné cette tradition offrent des perspectives riches et complémentaires. Les philosophes comme Lǎozǐ et Zhuāngzǐ nous inspirent à cultiver la simplicité et l’harmonie avec la nature, les pratiquants religieux comme Zhāng Dàolíng nous montrent l’importance des rituels et de la communauté spirituelle et les alchimistes comme Gé Hóng et Lǚ Dòngbīn nous invitent à une quête personnelle de transformation intérieure.
Chaque courant et chaque auteur nous offre une clé unique pour déchiffrer les cartes daoïstes, ces mandalas intemporels qui nous guident vers une vie d’équilibre et de plénitude.
Parmi les nombreuses disciplines daoïstes, l’étude des cartes alchimiques internes occupe une place centrale. Ces schémas symboliques, comme le Nèi Jīng Tú 內經圖, Carte du Paysage Intérieur et le Xiū Zhēn Tú 修真圖, Carte de la Culture de la Perfection, sont des guides visuels et conceptuels pour les pratiquants. Ils représentent le corps humain comme un microcosme de l’univers et décrivent les processus de transformation énergétique et spirituelle.
[1] J. A. JOHNSON – Traité de Qi Gong médical selon la médecine traditionnelle chinoise – Volume 1 : Anatomie et physiologie énergétiques, Ed. Chariot d’Or, page 49
[2] L. TENENBAUM – Écrire, parler, soigner en chinois, Ed. You Feng, page 109
[3] Le noûs (grec ancien : νοῦς) est, en philosophie et dans l'Antiquité grecque, l'esprit, la raison, l'intellect
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- Écrit par : Romain Gourmand
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L’art de pacifier le Cœur et révéler la Nature
La Carte du Cœur et de la Nature, Xīn Xìng Tú 心性圖, occupe une place singulière parmi les grandes cartes d’alchimie interne.
Là où le Nèi Jīng Tú enseigne à visualiser le paysage intérieur, où le Xiū Zhēn Tú structure les mécanismes de transformation, où le Huǒ Hòu Tú règle l’intensité du feu et le rythme du travail, la Carte du Xìng Xīn Tú ramène tout à l’essentiel :
pacifier le Cœur (Xīn 心) pour révéler la Nature profonde (Xìng 性).
Elle n’est pas une carte de circulation.
Elle n’est pas une carte de dosage.
Elle est une carte de clarification.
Le Xīn Xìng Tú est une carte profondément introspective et spirituelle, qui vise à guider le pratiquant vers une maîtrise émotionnelle et une harmonisation du Cœur et de la Nature véritable.
Elle est moins connue car elle est plus spécifique aux écoles et lignées centrées sur la cultivation spirituelle intérieure, plutôt que sur les processus énergétiques ou corporels visibles dans des cartes comme le Nèi Jīng Tú.

Cœur et Nature : une distinction fondamentale
Dans la pensée daoïste – mais aussi dans le dialogue avec le bouddhisme et le néo-confucianisme – une distinction subtile est opérée :
- Xīn 心, le Cœur-esprit : siège des émotions, des pensées, des mouvements mentaux.
- Xìng 性, la Nature originelle : pure, lumineuse, antérieure aux fluctuations.
Le Xīn est mouvant.
Le Xìng est stable.
Lorsque le Cœur s’agite, la Nature est voilée.
Lorsque le Cœur se clarifie, la Nature apparaît d’elle-même.
La Carte du Xìng Xīn Tú représente cette dynamique intérieure. Elle montre que l’alchimie ne consiste pas seulement à faire circuler le Qì, mais à apaiser l’esprit jusqu’à laisser transparaître la clarté originelle.
Une carte de méditation apaisée
Si le Nèi Jīng Tú prépare au Cún Sī 存思, la visualisation intérieure, la Carte du Xīn Xìng Tú enseigne une étape plus subtile : l’assise tranquille, la méditation sans agitation.
Elle rejoint l’enseignement du qīngjìng 清靜 – la pureté et la quiétude. Ici, le travail n’est plus d’intensifier le feu, ni de guider le souffle, mais de laisser se déposer les pensées, calmer les émotions, stabiliser l’attention, demeurer dans la clarté simple.
C’est la maturation silencieuse de l’alchimie.
La gravure au centre de la carte représente le caractère 寿 (Shòu), signifiant longévité.
Le royaume intérieur : une allégorie du gouvernement du Cœur
LaCarte du Xīn Xìng Tú 性心圖 ne se contente pas de proposer une méditation abstraite.
Elle s’inscrit dans une tradition doctrinale précise, que résume un dialogue classique :
L'Empereur Mystique du Ciel demanda : « Où se trouve la demeure du Dào ? »
Le Grand Suprême répondit : « Le cœur (心 xīn) est cette demeure, et la nature véritable (性 xìng) est le Dào. »
Tout est dit.
Le Dào ne se cherche pas hors du monde.
Il ne se trouve pas dans un lieu secret du corps.
Il réside dans la nature véritable, et sa demeure est le cœur humain.
La carte devient alors une carte politique intérieure.
« La pureté et la discipline sont les remparts qui protègent cette demeure.
Les six racines (六根 liù gēn) représentent les six ministres principaux.
Les six poussières (六塵 liù chén) symbolisent six brigands violents.
Les six sens (六識 liù shí) sont les six portes d'entrée et de sortie. »
Nous retrouvons ici une structure issue du dialogue entre daoïsme et bouddhisme.
Les six racines (vue, ouïe, odorat, goût, toucher, mental) sont les ministres : elles gouvernent la perception.
Les six poussières (formes, sons, odeurs, saveurs, tangibles, objets mentaux) sont les brigands : elles captent l’attention et dispersent l’esprit.
Les six consciences sont les portes : elles permettent l’échange entre l’intérieur et l’extérieur.
La Carte du Xīn Xìng Tú enseigne que le problème n’est pas l’existence des sens,
mais leur désordre.
Lorsque les portes ne sont pas gardées, les brigands envahissent le royaume.
La Carte du Xīn Xìng Tú : une politique du silence
Ainsi, après avoir appris à visualiser avec le Nèi Jīng Tú, à structurer avec le Xiū Zhēn Tú,
à doser avec le Huǒ Hòu Tú, la Carte du Xīn Xìng Tú enseigne à gouverner. Non pas gouverner les autres, mais gouverner le royaume du cœur.
Elle nous rappelle que l’alchimie ultime n’est pas un phénomène énergétique spectaculaire. Elle est un état de clarté intérieure où la nature véritable se manifeste sans obstacle. Et dans ce silence stabilisé, la demeure du Dào est déjà là.
Intégrer les trois premières cartes
La Carte du Xīn Xìng Tú peut être considérée comme la synthèse des trois autres cartes majeures : le paysage du Nèi Jīng Tú devient intériorité vécue, la structure du Xiū Zhēn Tú cesse d’être mentale pour devenir expérience, le rythme du Huǒ Hòu Tú se stabilise dans une régulation naturelle. Elle ne remplace pas les autres cartes : elle les intègre.
Si les trois premières enseignent comment pratiquer, la Carte du Xīn Xìng Tú enseigne dans quel état d’esprit pratiquer.
Une œuvre au croisement des traditions
Comme les autres grandes cartes alchimiques, la Carte du Xīn Xìng Tú témoigne d’un dialogue profond entre traditions.
La notion de Nature originelle évoque la clarté intrinsèque du bouddhisme.
La rectification du Cœur rappelle les développements néo-confucéens.
La pratique du retour au Vide s’inscrit pleinement dans l’alchimie daoïste.
Le pratiquant ne cherche pas à créer quelque chose de nouveau. Il dissipe ce qui obscurcit ce qui est déjà là.
Le kakémono : un support de recentrage
Présentée en format kakémono, la Carte du Xīn Xìng Tú retrouve sa verticalité méditative. Accrochée dans un cabinet, une salle de pratique ou un lieu d’étude, elle devient un rappel visuel de la nécessité de calmer le Cœur, un support d’enseignement pour expliquer la différence entre agitation mentale et nature originelle, un appui silencieux pour la méditation quotidienne.
Plus qu’un objet décoratif, elle agit comme un miroir.
Une clé parmi quatre cartes majeures
Les quatre grandes cartes alchimiques forment un ensemble cohérent :
- Nèi Jīng Tú 内經圖 : visualiser le paysage intérieur.
- Xiū Zhēn Tú 修真圖 : comprendre les canaux et les mécanismes.
- Huǒ Hòu Tú 火候圖 : doser l’intensité du feu et respecter les cycles.
- Xīn Xìng Tú 心性圖 : pacifier le Cœur pour révéler la Nature.
Si le Nèi Jīng Tú ouvre l’imaginaire, si le Xiū Zhēn Tú en donne la structure, si le Huǒ Hòu Tú en règle le tempo, la Carte du Xīn Xìng Tú en révèle le centre silencieux.
Pour aller plus loin
Dans son ouvrage Voyage dans les Cartes du Corps Daoïste, Romain Gourmand propose une lecture approfondie des grandes cartes alchimiques, mettant en lumière leur dimension opérative et contemplative.
Mais comme toute carte véritable, la Carte du Xīn Xìng Tú ne se comprend pleinement qu’en pratique.
Elle nous rappelle simplement ceci : La transformation ne dépend pas seulement du souffle ou du feu. Elle dépend d’un Cœur apaisé… où la Nature peut enfin se révéler.
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Comprendre l’intensité du feu et le rythme du travail intérieur
(Nom complet : Xiū Zhēn Nèi Wài Huǒ Hòu Quán Tú 修真内外火候全圖)
Une carte pour entrer dans le rythme du travail alchimique
La Carte du Feu et du Temps, Huǒ Hòu Tú 火候圖, n’est ni un paysage symbolique comme le Nèi Jīng Tú, ni une cartographie technique comme le Xiū Zhēn Tú. Elle est une carte du rythme.
Là où le paysage enseigne à voir, là où la structure enseigne à comprendre, la Carte du Huǒ Hòu Tú enseigne à doser.
Car en alchimie interne, connaître les centres et les passages ne suffit pas. Encore faut-il savoir quand activer le feu, quand le modérer, quand le laisser se stabiliser.
Contempler la Huǒ Hòu Tú, c’est commencer à entrer dans la temporalité de la pratique.

Une pédagogie du feu
Dans le langage courant, Huǒ Hòu 火候 désigne le degré de cuisson d’un mets. Dans l’alchimie interne (Nèidān 内丹), le feu représente l’intensité du travail intérieur :
Raffiner l’Essence (Jīng 精), la transformer en Souffle (Qì 氣), élever le Souffle en Esprit (Shén 神), puis retourner au Vide.
Mais ce processus ne peut être forcé. Trop de feu épuise le Jīng. Pas assez de feu ne transforme rien.
La Carte du Huǒ Hòu Tú enseigne la mesure. Elle montre que la transformation est un art du dosage.
Feu Interne et Externe
Le nom complet de la carte, Xiū Zhēn Nèi Wài Huǒ Hòu Quán Tú 修真内外火候全圖 (Carte Complète du Feu Interne et Externe pour la Cultivation de la Vérité), précise qu’il s’agit du feu interne et externe.
Interne : respiration, concentration, visualisation, circulation du Qì.
Externe : saisons, alternance jour-nuit, cycles lunaires et annuels.
La pratique ne se déroule pas hors du monde. Elle s’accorde aux rythmes du Ciel et de la Terre.
La carte rappelle que le pratiquant n’impose pas son feu : il l’accorde au mouvement cosmique.
L’alternance du feu doux et du feu intense
La tradition distingue le feu civil (wén huǒ 文火), doux et continu, et le feu martial (wǔ huǒ 武火), plus intense et concentré.
La Carte du Huǒ Hòu Tú enseigne leur alternance.
Comme dans la respiration : montée, stabilisation, descente.
Comme dans l’année : croissance, plénitude, décroissance, repos.
L’alchimie n’est pas une tension permanente. Elle est maturation progressive.
Une clé parmi quatre cartes majeures
La Carte du Huǒ Hòu Tú s’inscrit dans un ensemble cohérent de cartes alchimiques :
Nèi Jīng Tú 内經圖 : apprendre à visualiser son paysage intérieur.
Xiū Zhēn Tú 修真圖 : connaître les canaux, passages et mécanismes précis de transformation.
Huǒ Hòu Tú 火候圖 : comprendre l’intensité du feu, le rythme du travail selon les cycles et les jours de l’année.
Xīn Xìng Tú 心性圖 : l’art de la méditation apaisée qui concentre et intègre l’enseignement des trois premières cartes.
Si le Nèi Jīng Tú ouvre l’imaginaire, si le Xiū Zhēn Tú en donne la structure, la Carte du Huǒ Hòu Tú en révèle la temporalité vivante.
Le kakémono : un rappel du tempo intérieur
Présentée en format kakémono, la Carte du Huǒ Hòu Tú retrouve sa verticalité originelle.
Accrochée dans un cabinet, une salle de pratique ou un lieu d’étude, elle devient un support pédagogique pour expliquer les phases du travail alchimique, un appui pour comprendre les cycles saisonniers et leur influence sur la pratique, un rappel constant que la transformation exige patience et discernement.
Plus qu’un objet décoratif, elle est un régulateur silencieux.
Pour aller plus loin
Dans son ouvrage Voyage dans les Cartes du Corps Daoïste, Romain Gourmand propose une lecture détaillée des grandes cartes alchimiques, éclairant leurs inscriptions et leur dimension opérative.
Mais comme toute véritable carte, celle du Huǒ Hòu Tú ne remplace pas l’expérience.
Elle enseigne simplement ceci : la transformation n’est pas une question d’intensité… mais de justesse.

