Trigrammes, Troncs célestes et cycle de la Lune
Parmi les systèmes symboliques associés au Yìjīng 易經, le nàjiǎ 納甲 occupe une place particulièrement importante. À la croisée de la cosmologie, de l’astronomie traditionnelle, de la calendérique et de l’alchimie daoïste, il établit des correspondances entre les trigrammes 八卦 bāguà, les Troncs célestes 天干 tiāngān, les phases de la Lune et les mouvements du Yīn 陰 et du Yáng 陽.
À première vue, le système peut sembler n’être qu’un tableau de correspondances. Il constitue pourtant une véritable représentation dynamique de la transformation : naissance du Yáng, croissance de la lumière, plénitude, naissance du Yīn, décroissance et retour à l’obscurité.
Cette lecture cyclique explique pourquoi le nàjiǎ prit une importance considérable dans le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì, l’un des textes fondamentaux de l’alchimie chinoise, puis dans les traditions ultérieures du Nèidān 內丹, l’Alchimie interne.
Que signifie 納甲 nàjiǎ ?
Le caractère 納 nà signifie « faire entrer », « recevoir », « incorporer » ou « attribuer ».
甲 Jiǎ est le premier des dix Troncs célestes :
甲 Jiǎ
乙 Yǐ
丙 Bǐng
丁 Dīng
戊 Wù
己 Jǐ
庚 Gēng
辛 Xīn
壬 Rén
癸 Guǐ
L'expression nàjiǎ 納甲 peut donc être comprise littéralement comme « faire entrer Jiǎ », mais Jiǎ 甲 représente ici par extension l'ensemble du cycle des dix Troncs célestes.
Le principe consiste ainsi à intégrer les Troncs dans la structure des trigrammes et des hexagrammes.
Dans la tradition du Yìjīng des Hàn 漢, le nàjiǎ est notamment associé à Jīng Fáng 京房 (77–37 av. J.-C.), dont l'école développa une vaste architecture de correspondances entre hexagrammes, Troncs célestes, Branches terrestres, Cinq Phases et cycles temporels. Les traditions ultérieures ont cependant développé plusieurs formes de nàjiǎ qu'il convient de ne pas confondre. Les travaux contemporains distinguent notamment le système divinatoire attribué à la tradition de Jīng Fáng et le yuètǐ nàjiǎ 月體納甲, le « nàjiǎ du corps lunaire », particulièrement important dans le Cāntóng Qì.
Les huit trigrammes et les dix Troncs célestes
Dans le système classique du bāguà nàjiǎ 八卦納甲, les Troncs célestes sont distribués de la manière suivante :
| Trigramme | Pinyin | Tronc associé |
|---|---|---|
| 乾 ☰ | Qián | 甲 Jiǎ, 壬 Rén |
| 坤 ☷ | Kūn | 乙 Yǐ, 癸 Guǐ |
| 艮 ☶ | Gèn | 丙 Bǐng |
| 兌 ☱ | Duì | 丁 Dīng |
| 坎 ☵ | Kǎn | 戊 Wù |
| 離 ☲ | Lí | 己 Jǐ |
| 震 ☳ | Zhèn | 庚 Gēng |
| 巽 ☴ | Xùn | 辛 Xīn |
Deux particularités sautent immédiatement aux yeux.
D'une part, Qián 乾 et Kūn 坤 reçoivent chacun deux Troncs, tandis que les six autres trigrammes n'en reçoivent qu'un.
D'autre part, la succession numérique des dix Troncs n'est pas simplement superposée à l'ordre habituel des huit trigrammes.
Pour comprendre cette distribution, il faut regarder non seulement les trigrammes, mais le mouvement de la Lune dans le ciel.
Le nàjiǎ lunaire : contempler les transformations de la Lune
L'une des formes les plus remarquables du système est appelée :
月體納甲
yuètǐ nàjiǎ
« nàjiǎ du corps lunaire ».
La Lune devient alors une manifestation visible des transformations du Yīn et du Yáng.
Le raisonnement est extrêmement élégant : les traits pleins ⚊ représentent le Yáng, donc la lumière ; les traits brisés ⚋ représentent le Yīn, donc l'obscurité.
Les phases successives de la Lune peuvent ainsi être représentées par la croissance puis la décroissance des traits Yáng dans les trigrammes.
Une formulation ancienne, reprise par les commentateurs du Yìjīng, décrit ainsi la succession :
Troisième jour — Zhèn 震 ☳
Après la nouvelle Lune apparaît le premier croissant.
Un seul trait Yáng naît à la base :
☳
Le trigramme est Zhèn 震, le Tonnerre.
Il reçoit :
庚 Gēng
La lumière vient de naître au sein de l'obscurité.
Huitième jour — Duì 兌 ☱
La lumière augmente.
Deux traits Yáng apparaissent :
☱
C'est Duì 兌, le Lac.
Il reçoit :
丁 Dīng
Nous sommes symboliquement au premier quartier.
Quinzième jour — Qián 乾 ☰
La lumière atteint sa plénitude :
☰
Les trois traits sont Yáng.
C'est Qián 乾, le Ciel.
Il reçoit :
甲 Jiǎ
et, dans la structure complète du système :
壬 Rén
C'est la pleine Lune, lorsque le Yáng lumineux atteint son maximum.
Les traditions liées au Cāntóng Qì décrivent précisément cette succession de la Lune naissante en Zhèn, du premier quartier en Duì et de la pleine Lune en Qián.
Lorsque le Yáng atteint son maximum, le Yīn renaît
À partir de la pleine Lune commence le processus inverse.
Le principe rappelle une règle fondamentale du Yìjīng :
lorsque quelque chose atteint son extrême, il commence à se transformer en son contraire.
Au sein de la plénitude Yáng réapparaît donc le Yīn.
Seizième jour — Xùn 巽 ☴
Un trait Yīn apparaît sous deux traits Yáng :
☴
C'est Xùn 巽, le Vent.
Il reçoit :
辛 Xīn
La lumière commence à décroître.
Vingt-troisième jour — Gèn 艮 ☶
Deux traits Yīn entourent désormais le dernier Yáng :
☶
C'est Gèn 艮, la Montagne.
Il reçoit :
丙 Bǐng
La Lune entre dans son dernier quartier.
Fin du mois — Kūn 坤 ☷
La lumière disparaît :
☷
Les trois traits sont Yīn.
C'est Kūn 坤, la Terre.
Elle reçoit :
乙 Yǐ
et, dans la structure complète du système :
癸 Guǐ.
Le cycle retourne à l'obscurité.
Mais cette obscurité n'est pas une mort définitive : elle constitue le lieu où se prépare déjà la renaissance du premier Yáng.
La séquence lunaire traditionnelle Zhèn → Duì → Qián → Xùn → Gèn → Kūn est clairement exposée dans les sources anciennes et dans les commentaires liés au Cāntóng Qì.
Et Kǎn 坎 et Lí 離 ?
Nous remarquons pourtant que cette succession ne comporte que six trigrammes :
Zhèn 震 → Duì 兌 → Qián 乾 → Xùn 巽 → Gèn 艮 → Kūn 坤
Que deviennent donc Kǎn 坎 et Lí 離 ?
C'est ici que le système devient particulièrement intéressant.
Dans la cosmologie du Yìjīng et plus encore dans le Cāntóng Qì :
Kǎn 坎 ☵ représente la Lune
et
Lí 離 ☲ représente le Soleil.
Ils ne représentent donc pas simplement deux moments particuliers de la lunaison : ils constituent en quelque sorte les deux principes permanents qui produisent le cycle lumineux lui-même.
Le 《六經天文編》 Liùjīng Tiānwén Biān résume cette tradition en indiquant que Kǎn représente l'Eau et reçoit Wù 戊, tandis que Lí représente le Feu et reçoit Jǐ 己 ; les deux occupent symboliquement la position centrale depuis laquelle se manifeste le jeu du Soleil et de la Lune.
Nous avons ainsi :
坎 Kǎn ☵ → 戊 Wù
離 Lí ☲ → 己 Jǐ
Wù 戊 et Jǐ 己 : les deux Terres au Centre
Cette association est particulièrement significative.
Dans le système des Cinq Phases :
戊 Wù = Terre Yáng
己 Jǐ = Terre Yīn
La Terre occupe traditionnellement le Centre 中 zhōng.
Kǎn et Lí, la Lune et le Soleil, contiennent donc symboliquement en leur centre les deux modalités de la Terre.
Regardons leurs structures :
Kǎn 坎 ☵
⚋
⚊
⚋
Un trait Yáng est enfermé entre deux traits Yīn.
Ce Yáng central est associé à :
戊 Wù — Terre Yáng
Inversement :
Lí 離 ☲
⚊
⚋
⚊
Un trait Yīn est contenu entre deux traits Yáng.
Ce Yīn central est associé à :
己 Jǐ — Terre Yīn
Le système acquiert ici une profondeur considérable : le Yáng véritable se trouve caché au cœur du Yīn, tandis que le Yīn véritable demeure au cœur du Yáng.
Cette structure deviendra l'une des matrices symboliques majeures de l'Alchimie interne.
Pourquoi Qián reçoit-il Jiǎ et Rén, et Kūn Yǐ et Guǐ ?
Les huit trigrammes doivent recevoir les dix Troncs célestes.
Deux trigrammes doivent donc nécessairement en recevoir deux.
Ce rôle revient aux deux principes fondamentaux :
Qián 乾 ☰ — le Ciel
Kūn 坤 ☷ — la Terre
Qián reçoit :
甲 Jiǎ et 壬 Rén
Kūn reçoit :
乙 Yǐ et 癸 Guǐ.
Mais cette attribution ne relève pas seulement d'une nécessité numérique. Elle permet de représenter les deux extrémités d'un même processus.
Dans le système traditionnel des directions associées aux Troncs :
-
Jiǎ 甲 et Yǐ 乙 appartiennent au Bois et à l'Est ;
-
Bǐng 丙 et Dīng 丁 au Feu et au Sud ;
-
Wù 戊 et Jǐ 己 à la Terre et au Centre ;
-
Gēng 庚 et Xīn 辛 au Métal et à l'Ouest ;
-
Rén 壬 et Guǐ 癸 à l'Eau et au Nord.
Qián et Kūn embrassent ainsi symboliquement le commencement et le retour du cycle.
Jiǎ–Yǐ 甲乙 ouvrent le mouvement à l'Est.
Rén–Guǐ 壬癸 le reconduisent au Nord, dans l'Eau et l'obscurité d'où pourra renaître le Yáng.
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord
Le lettré des Sòng Zhū Zhèn 朱震 (1072–1138) offre une représentation particulièrement remarquable de cette doctrine dans son 《漢上易傳》 Hànshàng Yìzhuàn.
Un de ses diagrammes porte le titre :
天壬地癸會於北方圖
Tiān Rén Dì Guǐ Huì yú Běifāng Tú
« Diagramme où le Rén céleste et le Guǐ terrestre se rencontrent au Nord ».
Zhū Zhèn explique :
乾坤壬癸會于北方,乾以陽交坤而成坎;坤以陰交乾而生離。
Qián Kūn Rén Guǐ huì yú běifāng, Qián yǐ yáng jiāo Kūn ér chéng Kǎn ; Kūn yǐ yīn jiāo Qián ér shēng Lí.
« Qián et Kūn, Rén et Guǐ, se rencontrent au Nord ; Qián transmet son Yáng à Kūn et forme Kǎn ; Kūn transmet son Yīn à Qián et engendre Lí. »
La source poursuit en identifiant Wù 戊 à la Terre Yáng et au trait central de Qián, et Jǐ 己 à la Terre Yīn et au trait central de Kūn.
Cette phrase décrit une véritable génération cosmologique.
De Qián et Kūn naissent Kǎn et Lí
Partons de Kūn ☷ :
⚋
⚋
⚋
Qián lui transmet un Yáng :
⚋
⚊
⚋
Kūn devient alors :
Kǎn 坎 ☵
Kǎn possède extérieurement la structure Yīn de Kūn mais renferme en son centre un trait Yáng provenant de Qián.
Inversement, partons de Qián ☰ :
⚊
⚊
⚊
Kūn lui transmet un Yīn :
⚊
⚋
⚊
Qián devient :
Lí 離 ☲
Lí conserve extérieurement la structure Yáng de Qián mais renferme en son centre le Yīn provenant de Kūn.
Nous pouvons donc écrire :
Qián 乾 → transmet son Yáng → Kǎn 坎
Kūn 坤 → transmet son Yīn → Lí 離
C'est ainsi que les deux principes originels, Ciel et Terre, donnent naissance au couple opératoire :
Eau et Feu
Lune et Soleil
Kǎn et Lí.
Une cosmologie du retour
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord n'est donc pas anodine.
Le Nord correspond :
à l'Eau 水 shuǐ,
à l'hiver,
à l'obscurité,
à la conservation,
au terme du cycle,
mais aussi à la gestation du recommencement.
Le Yáng ne renaît pas lorsqu'il est à son maximum.
Il renaît au plus profond du Yīn.
C'est exactement ce que représente Kǎn ☵ :
⚋
⚊
⚋
Un Yáng caché dans le Yīn.
Cette idée est fondamentale dans toute la cosmologie daoïste :
le retour à la Racine est déjà le commencement d'une nouvelle naissance.
Du nàjiǎ au 《周易參同契》 Cāntóng Qì
Le système du nàjiǎ acquiert une importance particulière avec le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì, texte qui constitue l'une des grandes sources de la tradition alchimique chinoise.
Le Cāntóng Qì ne se contente pas de décrire les phases de la Lune.
Il utilise leur succession comme modèle du huǒhòu 火候, les « phases du Feu » de l'œuvre alchimique.
Le cycle lunaire devient alors une représentation du processus :
naissance → croissance → plénitude → décroissance → retour → renaissance.
Une étude consacrée spécifiquement au nàjiǎ dans le Cāntóng Qì souligne précisément que la transformation des phases lunaires y sert à exprimer les temps du processus alchimique.
Les images du ciel deviennent ainsi les images de l'Œuvre.
Le nàjiǎ dans le 《修真內外火候全圖》 Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú
Une représentation particulièrement intéressante de cette cosmologie apparaît dans le 《修真內外火候全圖》 Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú, le « Diagramme complet des Phases du Feu internes et externes pour cultiver l’Authentique ».

Dans la partie inférieure de la carte, deux diagrammes circulaires forment symboliquement les deux « pieds » de l’ensemble. Les commentaires modernes de la carte les désignent comme le 五行生化圖 Wǔxíng Shēnghuà Tú, « Diagramme de génération et de transformation des Cinq Phases », et le 周天火候圖 Zhōutiān Huǒhòu Tú, « Diagramme des Phases du Feu du cycle céleste ».
Le cercle situé en bas à gauche ne doit donc pas être identifié strictement comme un simple 《納甲圖》 Nàjiǎ Tú. Son contenu appartient cependant manifestement au même univers de correspondances : Cinq Phases, Troncs célestes, trigrammes, directions, croissance et décroissance du Yīn et du Yáng y sont mis en relation afin d’exprimer les transformations du huǒhòu 火候.
Cette lecture est d’autant plus vraisemblable que le texte explicatif associé à la carte énonce lui-même :
修真內外火候,以河、洛為樞,以干支為脈,以八卦象數為機。
Xiūzhēn nèiwài huǒhòu, yǐ Hé、Luò wéi shū, yǐ gānzhī wéi mài, yǐ bāguà xiàngshù wéi jī.
« Pour les Phases du Feu internes et externes de la cultivation de l’Authentique, le Hé et le Luò servent de pivots, les Troncs et les Branches de réseau, et les images et nombres des Huit Trigrammes de mécanisme. »
Cette formule décrit presque exactement les matériaux symboliques dont procède le nàjiǎ 納甲.
Du nàjiǎ au huǒhòu 火候
L’association n’est pas fortuite. Le 《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì avait déjà utilisé le nàjiǎ pour traduire les transformations de la Lune en phases de l’Œuvre alchimique.
La succession lunaire :
震 Zhèn ☳ → 兌 Duì ☱ → 乾 Qián ☰
exprime la progression du Yáng, tandis que :
巽 Xùn ☴ → 艮 Gèn ☶ → 坤 Kūn ☷
exprime son retrait et la croissance du Yīn.
Les commentaires du Cāntóng Qì mettent explicitement ces six étapes en relation avec le huǒhòu d’un mois : troisième, huitième, quinzième, seizième, vingt-troisième et trentième jours. Les trois premières correspondent à l’avancée du Feu Yáng et les trois suivantes au retrait selon le Yīn.
Le nàjiǎ fournit ainsi non seulement une correspondance entre trigrammes et Troncs célestes, mais une véritable grammaire du temps alchimique.
Dans le Huǒhòu Tú, cette grammaire semble avoir été intégrée à une construction beaucoup plus vaste :
Trigrammes 八卦 → Troncs et Branches 干支 → Cinq Phases 五行 → cycles du Yīn et du Yáng → huǒhòu 火候.
La carte transpose ainsi dans une représentation synthétique ce que le Cāntóng Qì exposait sous forme textuelle : les transformations du Ciel deviennent le modèle des transformations de l’Œuvre.
Rén–Guǐ, Kǎn–Lí et Wù–Jǐ
Cette observation devient encore plus intéressante si l’on rapproche le diagramme du système étudié précédemment.
Dans le nàjiǎ :
乾 Qián ☰ → 甲 Jiǎ / 壬 Rén
坤 Kūn ☷ → 乙 Yǐ / 癸 Guǐ
et :
坎 Kǎn ☵ → 戊 Wù
離 Lí ☲ → 己 Jǐ.
La rencontre de Rén 壬 et Guǐ 癸 au Nord représente chez Zhū Zhèn 朱震 la rencontre de Qián et Kūn. Leur échange produit Kǎn et Lí : le Yáng de Qián pénètre Kūn pour former Kǎn, tandis que le Yīn de Kūn pénètre Qián pour former Lí.
Nous obtenons alors une chaîne symbolique particulièrement importante pour l’alchimie :
乾坤 Qián–Kūn
Ciel et Terre
↓
壬癸 Rén–Guǐ
rencontre au Nord
↓
坎離 Kǎn–Lí
Eau et Feu — Lune et Soleil
↓
戊己 Wù–Jǐ
les deux Terres centrales
↓
火候 huǒhòu
progression et transformation de l’Œuvre.
Le petit cercle inférieur du Huǒhòu Tú prend alors une signification particulière : il ne constitue probablement pas une simple table des Cinq Phases, mais un dispositif de transformation, dans lequel les différentes correspondances cosmologiques servent à rendre visible le rythme de l’alchimie.
Le ciel comme horloge de l’Œuvre
C’est peut-être ici que se trouve la véritable fonction du nàjiǎ dans les cartes alchimiques.
Le nàjiǎ permet de convertir :
une structure spatiale — directions, trigrammes, Cinq Phases —
en
une structure temporelle — croissance, décroissance, avance, retrait —
et finalement en
une structure opératoire — progression du huǒhòu.
Le Soleil, la Lune, les trigrammes et les Troncs célestes forment ainsi une sorte d’horloge cosmologique de l’Œuvre.
Ce qui se produit dans le ciel doit pouvoir être reconnu, à une autre échelle, dans le processus alchimique intérieur.
Le 《修真內外火候全圖》 apparaît dès lors comme une remarquable synthèse iconographique d’une idée déjà fondamentale dans le Cāntóng Qì : les lois qui gouvernent les cycles du Ciel sont les mêmes que celles qui gouvernent les transformations de l’Élixir.
Note iconographique. Une prudence est nécessaire concernant la forme actuellement diffusée du Xiūzhēn Nèiwài Huǒhòu Quántú. Le témoignage accompagnant cette version indique qu’elle fut retrouvée puis corrigée et redessinée dans les années 1990 par Xí Chūnshēng 席春生, qui déclare avoir rectifié des erreurs et effectué plusieurs modifications. La carte moderne ne peut donc pas être utilisée sans précaution comme témoin iconographique ancien dans tous ses détails. En revanche, sa structure revendique explicitement une filiation avec le Cāntóng Qì et organise bien le huǒhòu autour du Hé–Luò, des Troncs et Branches et des Huit Trigrammes.
Le nàjiǎ et l'Alchimie interne
Lorsque les traditions du Nèidān 內丹 reprendront ces structures, elles leur donneront une lecture intérieure.
Kǎn 坎 ne sera plus seulement l'Eau.
Il deviendra le lieu où le Vrai Yáng 真陽 zhēnyáng est caché dans le Yīn.
Lí 離 ne sera plus seulement le Feu.
Il deviendra le lieu où le Vrai Yīn 真陰 zhēnyīn demeure au sein du Yáng.
D'où l'une des formules les plus célèbres de l'alchimie daoïste :
取坎填離
qǔ Kǎn tián Lí
« Prendre [le Yáng de] Kǎn pour remplir Lí. »
L'opération alchimique consiste alors symboliquement à extraire les principes véritables cachés au cœur de Kǎn et Lí afin de rétablir une unité antérieure à leur séparation.
On passe ainsi :
乾坤 Qián–Kūn
Ciel et Terre
↓
坎離 Kǎn–Lí
Eau et Feu
↓
extraction des principes centraux
↓
戊己 Wù–Jǐ
Terre Yáng et Terre Yīn
↓
conjonction
↓
retour vers l'Unité.
Wù et Jǐ : la rencontre des deux Terres
Dans la littérature alchimique, Wù 戊 et Jǐ 己 acquièrent ainsi une signification qui dépasse largement leur valeur calendérique.
Ils représentent les deux modalités de la Terre :
Wù 戊 — Terre Yáng
Jǐ 己 — Terre Yīn
Leur union signifie la réunion de ce qui avait été séparé.
Elle est parfois exprimée par le jeu graphique :
戊 + 己 → 圭
guī 圭
Cette réunion des « deux Terres » deviendra un symbole important de la conjonction alchimique et apparaît dans plusieurs traditions d'interprétation du Cāntóng Qì et du Nèidān.
Le Centre cesse alors d'être un simple emplacement dans l'espace : il devient le lieu où les contraires peuvent se rencontrer et se transformer.
Un système, plusieurs niveaux de lecture
Il faut cependant éviter de réduire le nàjiǎ à une seule doctrine.
Sous le même nom se sont développées plusieurs applications.
Le nàjiǎ de la tradition de Jīng Fáng sert notamment à distribuer Troncs et Branches dans les hexagrammes et jouera un rôle considérable dans les méthodes divinatoires ultérieures.
Le yuètǐ nàjiǎ 月體納甲 considère plus particulièrement les transformations de la Lune et leur correspondance avec les trigrammes.
Le Cāntóng Qì emploie cette structure pour représenter les rythmes de l'alchimie.
Les commentateurs daoïstes et les maîtres du Nèidān l'intérioriseront ensuite pour décrire les transformations du Yīn et du Yáng dans l'être humain.
Les recherches modernes insistent justement sur cette pluralité historique et sur la nécessité de distinguer le nàjiǎ calendérico-divinatoire du développement spécifiquement lunaire et alchimique du système.
Du ciel à l'être humain
Le génie du nàjiǎ réside peut-être précisément dans cette possibilité de changer d'échelle sans modifier la structure fondamentale du processus.
Dans le ciel :
la Lune croît et décroît.
Dans le Yìjīng :
le Yīn et le Yáng croissent et décroissent.
Dans le Cāntóng Qì :
le Feu alchimique avance et recule.
Dans le Nèidān :
les principes de Kǎn et Lí doivent être reconnus, extraits et réunis.
Le phénomène céleste devient ainsi modèle cosmologique, puis modèle alchimique.
Le cycle en un regard
Le mouvement de la Lune peut être résumé ainsi :
Kūn 坤 ☷
obscurité — fin du cycle
↓
Zhèn 震 ☳ — Gēng 庚
naissance du premier Yáng
↓
Duì 兌 ☱ — Dīng 丁
croissance du Yáng
↓
Qián 乾 ☰ — Jiǎ 甲 / Rén 壬
plénitude du Yáng
↓
Xùn 巽 ☴ — Xīn 辛
naissance du Yīn
↓
Gèn 艮 ☶ — Bǐng 丙
croissance du Yīn
↓
Kūn 坤 ☷ — Yǐ 乙 / Guǐ 癸
plénitude du Yīn
↓
et de nouveau :
一陽來復
yī yáng lái fù
« l'Un Yáng revient ».
Au cœur du processus demeurent :
Kǎn 坎 ☵ — Wù 戊 — Lune — Yáng dans le Yīn
et
Lí 離 ☲ — Jǐ 己 — Soleil — Yīn dans le Yáng.
Conclusion
Le nàjiǎ 納甲 est bien davantage qu'une table de correspondances entre trigrammes et Troncs célestes.
Il constitue une représentation du temps comme transformation.
En observant la naissance, la croissance, la plénitude et la disparition de la lumière lunaire, les penseurs chinois ont trouvé une manifestation visible de la loi fondamentale du Yìjīng : le Yīn et le Yáng ne sont jamais immobiles. Chacun croît, atteint son extrême, engendre son contraire et retourne à son origine.
Le passage de :
Zhèn → Duì → Qián → Xùn → Gèn → Kūn
décrit ainsi autant le cycle de la Lune que celui de toute transformation.
Mais avec le Cāntóng Qì et les traditions alchimiques ultérieures, une nouvelle profondeur apparaît.
Derrière la Lune et le Soleil se trouvent Kǎn et Lí.
Au cœur de Kǎn et Lí se trouvent Wù et Jǐ.
Derrière Wù et Jǐ se devine la séparation première de Qián et Kūn.
Et derrière cette séparation demeure l'Unité qu'il s'agit de retrouver.
Le nàjiǎ devient alors une véritable cartographie du processus alchimique :
de l'Un naissent les deux, les deux se différencient, puis les principes dispersés doivent être réunis afin de retourner à l'Un.
C'est probablement pour cette raison qu'un ancien système d'astronomie et de correspondances issu du Yìjīng a pu devenir l'un des langages privilégiés de l'alchimie daoïste.
Sources et textes à consulter
-
《周易參同契》 Zhōuyì Cāntóng Qì — Le Sceau de l'Unité des Trois selon le Livre des Transformations.
-
虞翻 Yú Fān — commentaires du Zhōuyì, notamment sur les correspondances entre phases lunaires et trigrammes.
-
朱震《漢上易傳》 Zhū Zhèn, Hànshàng Yìzhuàn, en particulier le 《納甲圖》 Nàjiǎ Tú et le 《天壬地癸會於北方圖》 Tiān Rén Dì Guǐ Huì yú Běifāng Tú. Le texte conservé donne explicitement les correspondances lunaires et l'échange Qián–Kūn produisant Kǎn et Lí.
-
王應麟《六經天文編》 Wáng Yìnglín, Liùjīng Tiānwén Biān, section 《八卦納甲》 Bāguà Nàjiǎ.
-
林金泉, « 《六經天文編》易學天文的納甲說與卦氣說 », étude universitaire consacrée aux rapports entre nàjiǎ, astronomie du Yìjīng, phases lunaires et alchimie.