Article paru dans le MTC Mag n°87 - février 2026
Comment le point 13VB Běnshén 本神, « Racine du Shén », peut-il aider à ramener l’Esprit lorsqu’il se disperse, se fracture ou se perd dans les excès du mental ? Situé à la lisière du regard et de la pensée, ce point majeur de la Vésicule Biliaire agit comme un point d’ancrage spirituel, rappelant que toute élévation de la conscience suppose d’abord un enracinement solide. Běnshén n’ouvre pas le Ciel : il offre un lieu où le Ciel peut demeurer.
13VB Běnshén 本神 – Racine du Shén
Dans la tradition médicale chinoise, le méridien de la Vésicule Biliaire (Dǎn 胆) dépasse largement sa fonction viscérale. Il constitue une chaîne de résonance, reliant l’homme aux influences subtiles : cycles lunaires, variations atmosphériques, orages, rythmes célestes.
Certains points de la VB, en particulier sur la tête, sont qualifiés de points “étoiles”. Ils agissent comme des antennes, capables de capter, mais aussi d’amplifier, les mouvements du Ciel. C’est pourquoi certaines personnes ressentent l’orage avant qu’il n’éclate, la pleine lune avant qu’elle ne soit visible, ou présentent une hypersensibilité aux variations cosmiques.
Běnshén occupe ici une fonction particulière : il ne sert pas à capter davantage, mais à ramener à la racine, lorsque la réception devient excessive ou désorganisée.
Un nom évocateur
Le nom du point concentre une profondeur doctrinale essentielle.
Běn 本 (fig.1) signifie la racine, le fondement, l’origine. L’idéogramme représente l’arbre marqué à sa base : ce qui soutient, nourrit et stabilise. D’après Ryjik (442), c’est la racine-souche d’un arbre, marquage de la partie basse par un trait indicateur, la glose donnant ce trait comme étant le sol, la terre. Par comparaison, mo 末 (extrémité, bout, fin) marque la
partie haute de l’arbre (⽊) (le trait du haut est plus grand pour éviter la confusion avec wei 未, le huitième rameau terrestre.

Fig. 1 : Étymologie de 本 d'après Philippe LAURENT
Shén 神 (fig.2) désigne le principe spirituel venu du Ciel. Dans ses formes anciennes, il associe le Soleil, la Lune et les étoiles : ce sont les influences célestes descendantes, responsables de l’animation du vivant. Pour Wieger ; le radical représente les deux lignes horizontales ⼆ qui sont l’ancienne forme du caractère 上, haut supérieur ; elles signifient ici le ciel. Les trois lignes verticales , figurent ce qui pend au ciel, à savoir le soleil, la lune et les étoiles dont les mutations révèlent aux hommes les choses transcendantes. Pour la partie droite, ce sont deux mains qui étendent une corde, avec l’idée d’extension, d’expansion. Plus tard, la corde dressée fut interprétée comme étant un homme debout, qui se ceint avec ses deux mains. Tout cela est moderne. La caractère ancien fut une primitive figurant l’expansion alternant des forces naturelles. Pour le Shuō Wén[i], ce sont les esprits du Ciel qui amènent tous les êtres à la réalisation de leur existence.

Fig. 2 : Étymologie de 神 d'après Philippe LAURENT
Běnshén 本神 peut ainsi se comprendre comme la racine du principe spirituel, le point où l’Esprit trouve son ancrage humain.
En médecine chinoise, le Shén ne nous appartient pas. Il est céleste. Seule l’Essence (Jīng) relève du Ciel antérieur transmis par les parents. Le Shén, le Hún, le Pò ne sont pas produits par l’individu : ils viennent d’ailleurs.
Embryogenèse, Ciel antérieur et retrait des principes
Durant la vie fœtale (le Ciel antérieur) ce sont précisément ces principes spirituels qui organisent la formation du corps. Ils œuvrent à la structuration de l’être, bien avant que la conscience ne s’installe.
Après la naissance, ces principes se retirent. Ils se cachent. Le Hún se dissimule, le Pò se diffuse dans les cellules, le Shén se retire au Cœur. Ils gouvernent alors la vie autonome, l’inconscient, les fonctions profondes.
Il en va de même pour les Merveilleux Vaisseaux : pleinement actifs avant la naissance, ils entrent ensuite en sommeil. Les textes traditionnels rappellent que les véritables Merveilleux Vaisseaux restent clos, et que leur ouverture totale relève d’un accomplissement spirituel ultime.
Běnshén appartient à cette catégorie de points qui touchent indirectement à ces niveaux profonds, sans jamais les forcer : point de croisement avec le Yáng Wéi Mài, il n’agit pas par ouverture brutale des structures extraordinaires, mais par mise en résonance, permettant au Shén de se rassembler et de se stabiliser dans l’axe Yáng sans rompre l’équilibre du Ciel antérieur.
La profondeur de Běnshén 本神 se révèle encore davantage lorsque l’on élargit la lecture au champ linguistique et symbolique. En japonais, le point est nommé 本神 Hon kami, que l’on peut traduire par « Vrai dieu » ou, plus subtilement, « ce qui est véritablement divin ». Cette appellation fait écho à sa localisation au-dessus des yeux : le vrai dieu n’est pas ici une entité extérieure, mais ce qui voit juste, ce qui perçoit sans déformation. On pourrait presque entendre, en filigrane, l’expression « vrai d’yeux », suggérant une vision intérieure débarrassée des illusions.
Un autre jeu de sens renforce cette lecture : l’homophone 本身 běn shēn signifie « soi-même ». Běnshén devient alors le point où l’Esprit cesse d’être projeté à l’extérieur pour revenir à soi, à l’identité profonde, non conditionnée. Racine du Shén, il est aussi racine de l’être.
Le nombre 13 associé au point n’est pas anodin. Il renvoie à la totalité des entités spirituelles liées aux cinq organes (trois Hún, sept Pò, un Shén, un Yì, un Zhì). Dans cette perspective, l’Esprit n’est pas une abstraction unique, mais une symphonie de présences qui doivent être unifiées pour que le Shén souverain puisse régner. Tant que ces entités restent dispersées, l’Esprit se fragmente.
La tradition évoque à ce sujet les trois généraux issus du Foie, organe de la vision et de la stratégie. Parmi eux, un seul possède la possibilité de devenir immortel (Lumière de l’Extra, Tái Guāng 台光) et de s’élever au rang de Shén souverain, à condition qu’une véritable œuvre alchimique soit accomplie. Cette image souligne une vérité essentielle : la vision, lorsqu’elle est purifiée et enracinée, peut devenir conscience lumineuse. Sans ce travail, elle demeure agitation, projection ou illusion.
Ainsi, 13VB Běnshén apparaît comme le lieu où la multiplicité des esprits peut se rassembler, où la vision se transforme en clarté, et où l’homme peut redevenir pleinement l’hôte de son propre Shén.
Localisation : entre regard et conscience

Fig. 3 : FOCKS Claudia - Atlas d'acupuncture - p.411
Le 13VB Běnshén se situe à 0,5 cùn en dedans de la ligne d’implantation des cheveux, juste au-dessus du canthus externe de l’œil (fig.3), soit 3 cùn en dehors de la ligne médiane.
Il se trouve à un lieu stratégique : entre vision (Foie–VB), pensée frontale et conscience. Cette position symbolise sa fonction : réunifier, là où les fonctions se dissocient.
Symptomatologie et indications classiques
Actions énergétiques
Classiquement, Běnshén disperse la Chaleur, calme le Vent interne, apaise les spasmes, calme la douleur, rassemble le Shén. Il est mentionné dans les tableaux de troubles où l’Esprit ne parvient plus à s’incarner correctement.
Les indications classiques comprennent épilepsie, convulsions infantiles, troubles cérébraux, hémiplégie, céphalées frontales, éblouissements, torticolis, douleurs d’épaules, oppression thoracique, troubles mentaux, folie, hallucinations, schizophrénie, comprise comme dissociation des deux cerveaux.
Běnshén fait partie de ces points majeurs, à manier avec retenue, clarté d’intention et grande stabilité intérieure du praticien.
Symbolique : la racine spirituelle de l’Homme
Běnshén est parfois traduit comme « de l’enracinement aux esprits ». Il rappelle que l’Esprit ne peut demeurer sans fondation.
Les Chinois considèrent que les cinq organes sont les racines du Shén. Si l’un d’eux est défaillant, l’Esprit se trouble. Le nombre 13 renvoie à la totalité des entités spirituelles liées aux organes.
La Vésicule Biliaire, adjointe du Foie, gouverne la projection des images de jour, par la vision, de nuit, par le rêve. Běnshén se situe précisément à ce carrefour.
Geste simple : ramener le Shén
Une pratique traditionnelle consiste à poser les paumes sur les deux points Běnshén, au-dessus des yeux, et à attendre, sans intention dirigée. Ce geste simple peut suffire à ramener l’Esprit, calmer l’agitation et réunifier la conscience.
Conclusion : avant l’élévation, la racine
À l’heure de la dispersion mentale et de la surstimulation, 13VB Běnshén 本神 rappelle une loi fondamentale : Toute élévation véritable commence par un enracinement.
Běnshén n’est pas un point d’ouverture forcée, mais un point de justesse intérieure. Il enseigne que la lumière ne se conquiert pas : elle se stabilise.
Racine du Shén, racine de l’homme, il nous rappelle que sans base, même l’Esprit se perd.
En cette année du Cheval de Feu (Bǐng Wǔ 丙午, 2026)
L’année du Cheval de Feu (Bǐng Wǔ 丙午) est l’une des plus dynamiques et instables du cycle sexagésimal. Le Cheval appartient au plein Yáng, au Feu à son zénith, au mouvement d’expansion, de vitesse et d’extraversion. Le Feu céleste y est porté par une monture déjà ardente : la pensée s’accélère, l’émotion déborde, l’Esprit s’emballe.
Dans ce contexte, le risque majeur n’est pas l’immobilité, mais la perte de racine.
Le Shén, trop stimulé, peut se disperser, s’agiter, se fragmenter. Les troubles de type agitation mentale, exaltation, hallucinations, insomnies, décisions impulsives ou ruptures soudaines trouvent ici un terrain propice.
C’est précisément dans une année de Cheval de Feu que le point 13VB Běnshén 本神 – Racine du Shén prend toute sa pertinence.
Alors que le Cheval pousse en avant et que le Feu monte vers le haut, Běnshén rappelle la nécessité de l’enracinement. Il agit comme un point de rappel silencieux : il ne freine pas le mouvement, mais lui redonne un axe. Il permet au Shén de demeurer dans le corps sans se consumer dans l’excès de lumière.
Sur le plan symbolique, le Cheval représente la conscience en mouvement, la quête de sens, la traversée rapide des espaces intérieurs et extérieurs. Mais sans racine, le Cheval s’emballe. Běnshén est alors le point qui attache la monture, non pour l’arrêter, mais pour lui permettre de repartir juste.
Dans une année marquée par le Feu, stimuler ou simplement conscientiser Běnshén, c’est préserver l’intégrité du Shén, éviter la dissociation entre pensée et incarnation, maintenir le lien entre vision (Foie–VB) et présence intérieure, transformer l’exaltation en clarté.
Ainsi, là où le Cheval de Feu appelle l’élan, Běnshén rappelle la racine.
Il enseigne que la véritable puissance du Feu n’est pas dans la flambée, mais dans la lumière qui dure.
En année de Cheval de Feu, plus que jamais, l’Esprit a besoin d’une racine. Běnshén nous rappelle que la vitesse n’est pas l’éveil, et que sans ancrage, même le Feu du Ciel peut égarer l’homme.