Parmi les caractères singuliers que l’on rencontre dans les textes et les représentations de l’alchimie interne daoïste, deux graphies retiennent particulièrement l’attention :
𤂼 = 自家水 — « l’Eau de soi » — yào
𤒝 = 自家火 — « le Feu de soi » — yào
Toutes deux se prononcent yào et renvoient au caractère 藥 yào, le « Remède ».
Mais leur intérêt dépasse largement celui de simples variantes graphiques. Leur construction paraît condenser, sous la forme d’un seul caractère, un enseignement essentiel du Nèidān 內丹 : le véritable Remède ne doit pas être recherché à l’extérieur. Son Eau et son Feu sont « de chez soi », c’est-à-dire qu’ils appartiennent au processus alchimique qui s’accomplit au sein même de l’être.
Un caractère qui est déjà une explication
Le premier de ces caractères, 𤂼, est graphiquement composé de :
自 zì — soi-même
家 jiā — la demeure, chez soi
水 shuǐ — l’Eau
Sa structure peut donc être lue :
自家水 zìjiā shuǐ — « l’Eau de chez soi », ou « l’Eau de soi ».
Il ne s’agit pas d’une interprétation moderne reconstruite à partir de sa forme.
Le 《四聲篇海》 Sìshēng Piānhǎi, dictionnaire établi au début du XIIIᵉ siècle, transmet à son sujet une glose de Zhāng Dàozhōng 張道忠 qui précise expressément :
從自、從家、從水。
« [Le caractère est] formé de 自, de 家 et de 水. »
Et surtout :
自家水者,是人人各自己口中津液也。
« Ce que l’on appelle “l’Eau de chez soi”, ce sont les liquides jīnyè 津液 que chacun possède dans sa propre bouche. »
Le caractère 𤂼 est donc une véritable construction doctrinale. À la différence du caractère ordinaire 藥, il ne se contente pas de signifier le « Remède » : il indique graphiquement où celui-ci doit être recherché.
La stèle de Lǎojūn de Bózhōu
Les anciens dictionnaires associent cette graphie à la mystérieuse 《亳州老君碑》 Bózhōu Lǎojūn Bēi, la « Stèle de Lǎojūn de Bózhōu ».
Le 《五音集韻》 Wǔyīn Jíyùn classe ainsi 𤂼 dans la rime de 藥 yào et indique qu’il s’agit d’une graphie attribuée au Très-Haut et rencontrée sur cette stèle.
Plus tard, le 《康熙字典》 Kāngxī Zìdiǎn conservera encore cette tradition :
見《亳州老君碑》。音與藥同。
« Se rencontre dans la Stèle de Lǎojūn de Bózhōu. Sa prononciation est identique à celle de 藥. »
Le dictionnaire ajoute même :
疑指唾液。
« Il désigne probablement la salive. »
Cette remarque, qui pourrait sembler étrange hors contexte, devient parfaitement compréhensible à la lumière de l'explication ancienne de 自家水 : l’« Eau de soi » est mise en relation avec les 津液 jīnyè, les liquides internes et notamment les sécrétions buccales auxquelles les traditions de culture de soi ont accordé une importance particulière.
De la salive à l’Eau alchimique
Il serait cependant réducteur de traduire simplement 𤂼 par « salive ».
La salive constitue ici le niveau corporel immédiatement perceptible d’un langage beaucoup plus vaste. Les textes daoïstes parlent du 華池 Huáchí, l’« Étang fleuri », des 津液 jīnyè, des « liquides », de la 神水 shénshuǐ, l’« Eau divine », ou encore de la « rosée douce ».
Dans cette logique, le corps humain devient le lieu même de l’Œuvre.
Le 《道樞》 Dàoshū explique par exemple que l’« Eau » est le liquide du Huáchí et la quintessence du Souffle originel, avant d’en décrire les transformations successives dans l’organisme.
Ainsi, 自家水 ne signifie pas seulement « un liquide produit par mon propre corps ». Le composé affirme que la matière de l’Œuvre est déjà présente au-dedans.
Le Remède n’est pas importé.
Il est « de chez soi ».
Et apparaît alors 𤒝 : le Feu de soi
Le second caractère est encore plus fascinant :
𤒝
Sa construction est rigoureusement parallèle à celle de 𤂼 :
自 zì — soi-même
家 jiā — chez soi
火 huǒ — le Feu
soit :
自家火 zìjiā huǒ — « le Feu de chez soi », le « Feu de soi ».
Les données lexicographiques modernes confirment cette analyse graphique : 𤒝 est construit sur 自 + 家 + 火, exactement comme 𤂼 l’est sur 自 + 家 + 水.
Plus important encore, le 《字彙補》 Zìhuì Bǔ réunit expressément les deux caractères :
《太上老君碑》有𤂼、𤒝二字,皆音藥。
« La Stèle de Tàishàng Lǎojūn comporte les deux caractères 𤂼 et 𤒝 ; tous deux se prononcent yào. »
Nous avons donc deux graphies du même mot, 藥 yào, « Remède » :
𤂼 — 自家水 — l’Eau de soi
𤒝 — 自家火 — le Feu de soi
L’opposition ne peut qu’évoquer immédiatement le couple fondamental 水火 shuǐ-huǒ, Eau et Feu, qui structure une grande partie du langage de l’alchimie interne.
« Employer l’Eau et le Feu à l’intérieur de son propre corps »
Un autre caractère particulier provenant de la même tradition rend ce rapprochement encore plus intéressant : 㶮, lu shāo, « brûler, chauffer ».
La glose de Zhāng Dàozhōng conservée dans le 《康熙字典》 explique que l’Œuvre ne consiste pas à brûler du bois ou des combustibles extérieurs, mais à :
用自己身內水火
yòng zìjǐ shēnnèi shuǐhuǒ
« employer l’Eau et le Feu à l’intérieur de son propre corps ».
Elle ajoute qu’en procédant ainsi on peut :
得成大𤂼
« accomplir le grand 𤂼 », c’est-à-dire le grand Remède.
Cette phrase est essentielle.
Elle montre que la tradition exégétique à laquelle appartient 𤂼 pense déjà explicitement l’Œuvre en termes d’Eau et de Feu internes au corps.
Dès lors, la symétrie :
自家水 / 自家火
prend une dimension remarquable.
Le Remède apparaît symboliquement sous ses deux modalités complémentaires : l’Eau et le Feu, toutes deux provenant de « chez soi ».
Eau et Feu : la dynamique de l’Œuvre
Dans le vocabulaire du Nèidān, l’Eau et le Feu ne désignent évidemment pas deux substances physiques ordinaires.
Ils constituent deux pôles d’une dynamique.
L’Eau descend naturellement ; le Feu s’élève. Toute l’Œuvre consiste précisément à transformer leur fonctionnement habituel, à les faire se rencontrer, à unir Kǎn 坎 et Lí 離, à provoquer la conjonction de ce qui, dans l’existence ordinaire, tend à se disperser.
C’est pourquoi la paire 𤂼 / 𤒝 est si suggestive.
Dans 藥, le mot « Remède » reste abstrait.
Dans 𤂼, le Remède devient :
l’Eau qui est en soi.
Dans 𤒝, il devient :
le Feu qui est en soi.
Et la présence commune de 自家, « chez soi », interdit presque à elle seule une lecture purement externe de l’alchimie.
Le laboratoire est le pratiquant.
Le fourneau est en lui.
L’Eau est en lui.
Le Feu est en lui.
Et le Remède lui-même doit être découvert « chez soi ».
Une prudence philologique nécessaire
Il faut néanmoins distinguer ce que les sources établissent explicitement de ce que leur rapprochement permet de comprendre.
Pour 𤂼, la démonstration est particulièrement solide : une ancienne glose explique expressément sa composition en 自 + 家 + 水 et interprète 自家水 en relation avec les 津液 jīnyè.
Pour 𤒝, nous possédons avec certitude :
-
sa construction graphique 自 + 家 + 火 ;
-
sa lecture yào ;
-
son association à 𤂼 dans le 《字彙補》 ;
-
son rattachement à la tradition de la Stèle de Lǎojūn.
En revanche, je n’ai pas retrouvé à ce jour une glose ancienne parallèle disant explicitement : 「自家火者……」, « ce que l’on appelle le Feu de chez soi est… ».
L’expression « Feu de soi » est donc une lecture directe et naturelle de la composition graphique de 𤒝, renforcée par le contexte alchimique de l’« Eau et du Feu à l’intérieur de son propre corps », mais elle doit être distinguée d’une définition ancienne textuellement attestée.
Cette nuance ne diminue d’ailleurs pas l’intérêt du couple ; elle permet simplement d’en parler avec davantage de précision.
Le Remède est « chez soi »
Ces deux caractères constituent un exemple remarquable de la manière dont certaines graphies daoïstes peuvent fonctionner comme de véritables formules condensées.
Ils ne transmettent pas seulement un son ou un sens lexical.
Ils enseignent.
𤂼 dit que le Remède est 自家水, « l’Eau de soi ».
𤒝 lui répond graphiquement comme 自家火, « le Feu de soi ».
Et tous deux se lisent :
yào — 藥 — le Remède.
À travers quelques traits se trouve ainsi résumé un principe fondamental de l’alchimie intérieure : ce qui doit être recueilli, chauffé, transformé et uni n’est pas à chercher dans quelque substance étrangère.
L’Eau est chez soi.
Le Feu est chez soi.
Le Remède est chez soi.
Sources principales
《改併五音類聚四聲篇海》 Gǎibìng Wǔyīn Lèijù Sìshēng Piānhǎi, tradition de Hán Dàozhāo 韓道昭 et glose de Zhāng Dàozhōng 張道忠.
《五音集韻》 Wǔyīn Jíyùn.
《字彙補》 Zìhuì Bǔ.
《康熙字典》 Kāngxī Zìdiǎn, entrées 𤂼, 𤒝 et 㶮.
《道樞》 Dàoshū.