« Le Dào 道 commença par engendrer les immensités vides. Les immensités vides engendrèrent l’univers. »
Les différentes représentations du Corps Daoïste au cours de la longue histoire de la Chine sont là pour nous aider à percevoir l’enseignement du Dào, dont le concept a été édifié dans le texte attribué au sage Lǎo Zǐ 老子, le Dào Dé Jīng 道德經.
Derrière le même idéogramme (fig.1), 道, on retrouve communément deux transcriptions, Tao ou Dào (Dao). Depuis l’instauration du système pinyin (1979), le terme de romanisation approprié est Dào. Mais les habitudes ont la vie dure en France et la philosophie taoïste s’est instaurée du temps de l’ancien système de l’École Française d’Extrême-Orient E.F.E.O. (1902) avec le terme devenu populaire Tao.
C’est pourquoi on retrouve indifféremment les deux expressions pour le même idéogramme. Dans cet ouvrage, j’utiliserai préférentiellement les termes de Dào et de daoïsme (pour transcrire Dào Jiào 道教, soit littéralement l’enseignement de la Voie). Et le pratiquant de la Voie sera un Dào Shì 道士, un adepte daoïste, soit quelqu’un qui pratique les rituels, la méditation, l’alchimie ou les arts internes dans la tradition daoïste.
Fig. 1 : Dào en chinois traditionnel (à gauche) et en écriture cursive (à droite)
Le Dào est le principe qui engendre tout ce qui existe, la force fondamentale qui coule en toutes choses de l’univers. C'est l’essence même de la réalité et par nature ineffable et indescriptible. Il est représenté par le Tài Jí Tú 太極圖, symbole ☯ représentant l’unité au-delà de la complémentarité Yīn-Yáng 陰陽.
Dào est un mot de langue courante qui signifie route, voie, chemin… tout aussi bien que dire, expliquer, ordre, règle, doctrine… Ces deux sens se retrouvent déjà dans le Shī Jīng 詩經 (le Classique des vers, entre 1 000 et 500 av. J.-C.) avec les sens de voie et expliquer qui correspondent au même caractère 道. Il faut accepter les deux sens, en même temps, sans en choisir un dont se déduirait l'autre.
Selon Jerry Allan JOHNSON[1], ce caractère décrit un grand sage (à l’image des chamanes), les cheveux dénoués suivant un chemin, une voie, une méthode ou un principe. Le chemin est associé aux trois pas, évoquant une figure de danse magique (le pied gauche Yáng commence traditionnellement le rituel, face au Sud et se déplaçant vers le Soleil levant de l’Est). Par conséquent, l’idéogramme suggère que l’action est effectuée par une personne possédant une connaissance privilégiée et vers un but choisi. L’ancienne signification transmise par cet idéogramme peut se traduire par la voie par laquelle on arrive à se percevoir soi-même et à comprendre sa relation avec l’univers ou le cosmos (Ciel), l’environnement (Terre) et le Divin.
Lucien TENENBAUM[2] précise que l’étymologie suggère une marche entreprise par un personnage en rapport avec le monde invisible. Elle évoque par extension, celui qui mène le mouvement dans le groupe. Il en dérive le sens de l’essentiel du mouvement, voire le mouvement en lui-même. C’est le sens philosophique du terme. On peut l’entendre comme le monde comme mouvement ininterrompu ou mieux comme ce qui dans l’Univers mène le mouvement de l’Univers (d’après Kyril RYJIK) et en particulier met de l’ordre dans la rencontre (opposition-appariement) du Yīn-Yáng sans pourtant les créer d’aucune façon.
Le caractère tête 首 est composé du caractère de l’œil Mù 目 au-dessus duquel on retrouve un petit trait. Il devient alors Zì 自, qui signifie soi-même. On retrouvera ensuite un second trait horizontal et deux petits traits obliques, ce qui nous donne le caractère de la tête Shǒu 首. Ce dernier caractère pourrait alors être interprété comme un certain état de réalisation. C’est donc cette réalisation qui suit un processus d’introspection, le regard tourné vers soi-même. Le caractère prend tout son sens lorsqu’il est complété de la clé de la marche 辶, symbolisé par un pied qui avance dans une direction. Les versions plus anciennes 衜 étaient composées du caractère Xíng 行 croisée des chemins. Ainsi, la Voie est avant tout sa propre voie, c’est-à-dire, celle que l’on choisit d’emprunter une fois le regard tourné en son for intérieur et non la voie imposée par les choses extérieures (que ce soit le contexte familial, social ou culturel, par exemple).
Le daoïsme enseigne l'unité de tout le réel au sein du Dào. Littéralement l'expression Tài Yī太一 signifie Grand Un ou Un suprême. L'origine de cette idée du Un Suprême remonte au vieux chamanisme chinois. Elle exprime une attitude fondamentalement moniste et enseigne que tout ce qui existe constitue une unité organique où tout est dans tout, où tout interagit avec tout, où tout est cause et effet de tout, où tout est interdépendant de tout. Cette vision du cosmos comme un organisme vivant et intégré est au cœur de la pensée chinoise et induit des applications importantes notamment en matière de médecine.
Dans le Dào Dé Jīng, au chapitre 42, Lǎo Zǐ écrit :
« Le Dào engendre Un. »
Le Dào est donc placé en amont du Un absolu qui est tout ce qui existe. Mais si le Dào est avant Un, le Dào est donc zéro, néant, vide, vacuité… En poursuivant cette analogie mathématique, si le Dào est le zéro, la multiplication par zéro donne zéro, car le Dào contient tout. Ajouter zéro à quelque chose ne change rien car le Dào est déjà dans tout. Diviser par zéro est impossible car le Dào est déjà l’infini. Et s’exposer au zéro, au Dào, révèle l’unité en nous (X0 = 1)
En termes modernes, Lǎo Zǐ nous enseigne que le Devenir précède et engendre l'Être, l'Existence précède et engendre l'Essence, le processus précède et engendre la structure. Le Dào précède et engendre le Tài Yī. Puisque le Tài Yī concentre en lui tout le cosmos matériel et que le Dào le précède, le Dào est purement immatériel, donc spirituel. Le spirituel précède et engendre le matériel. Le noûs[3] précède et engendre le Cosmos. L'Esprit précède et engendre le Monde.
Ceci nous permet donc de dire du daoïsme qu'il est un monisme spiritualiste : au début était l'Esprit et de lui émane tout ce qui existe, y compris la matière sous toutes ses formes. On comprend ainsi l'étroite parenté qui unit le daoïsme philosophique et le vieux chamanisme chinois : si tout émane de l'Esprit, alors cet Esprit habite et anime tout ce qui existe. Je laisse le grand philosophe Zhuāng Zǐ莊子 évoquer la notion de Dào :
« Sur la Voie [Dào], il n'y a aucune question à poser, aucune réponse à donner. Celui qui pose malgré cela des questions, pose des questions spécieuses et celui qui répond quand même se place hors d'elle. Celui qui se place en dehors pour répondre à des questions spécieuses, celui-là ne verra pas l'univers qui est autour de lui, il ne connaîtra pas la grande Source qui est au dedans. »

Fig. 2 : Diagramme de l’Infini et du Dào Universel ou Wú Jí Tú 無極圖
La figure 2, page 14, représente un diagramme cosmologique daoïste connu sous le nom de Wú Jí Tú 無極圖 ou Diagramme de l’Infini et du Dào Universel. Ce schéma illustre la genèse et les interactions des éléments fondamentaux de l’univers selon la vision daoïste. Au sommet le Wú Jí 無極 représente l’état du Vide ultime, l’indifférencié, l’origine de toutes choses avant toute manifestation. Wú Jí est le potentiel illimité, l’essence du Dào. Lorsque le Wú Jí commence à se manifester, il devient le Tài Jí 太極, aussi appelé le Grand Pôle ou l’Unité suprême. C’est l’origine des complémentarités Yīn 陰-Yáng 陽. Yáng, principe actif, dynamique et créatif, est souvent associé au Feu et au mouvement. Yīn, principe passif, réceptif et conservateur, est lié à l’Eau et à la tranquillité. Cette polarité est fondamentale dans le daoïsme et forme la base des transformations dans l’univers, en se déclinant dans la manifestation des Cinq Mouvements. Au centre, les Cinq Éléments (Bois 木, Feu 火, Terre 土, Métal 金, Eau 水) sont représentés en interaction dynamique : le Bois (木) pour la croissance et l’expansion, le Feu (火) pour la transmutation et la chaleur, la Terre (土) pour sa stabilité et sa qualité de centre d’équilibre, le Métal (金) et ses qualités de contraction et de solidification et l’Eau (水) et sa fluidité, le potentiel. Les lignes entre les éléments montrent leurs relations, avec un cycle d’engendrement Bois → Feu → Terre → Métal → Eau, et un cycle de contrôle Bois ↣ Terre, Terre ↣ Eau, Eau ↣ Feu, Feu ↣ Métal, Métal ↣ Bois. La Terre (土) occupe une position centrale, agissant comme le régulateur et l’harmonisateur des interactions entre les éléments. Elle symbolise également l’ancrage, l’harmonie Yīn-Yáng. Les Cinq Éléments ne sont pas seulement des composants physiques, mais des principes énergétiques qui régissent toutes les interactions dans l’univers : le climat, les cycles naturels, et même les relations humaines. L’énergie céleste, liée au Ciel, forme le masculin. L’énergie terrestre, liée à la Terre, forme le féminin. Ensemble, ces forces donnent naissance à toute vie et établissent l’équilibre fondamental entre les sexes. À la base du diagramme, le processus de création est résumé : toutes les transformations et interactions mènent à la genèse et à l’évolution des êtres vivants. Cela souligne l’interconnexion entre les forces cosmiques, terrestres et humaines. Dans le Dào Dé Jīng, Lǎo Zǐ décrit le Dào dans le premier chapitre :
« Le Dào dont on peut parler n'est pas le Dào constant.
Le nom que l'on peut nommer n'est pas le Nom éternel.
Le Sans-Nom est l'origine du Ciel et de la Terre ;
Le Nommé est la mère de toutes choses.
Ainsi, toujours sans désir, on contemple son mystère ;
Toujours avec désir, on contemple ses manifestations.
Ces deux-là procèdent de la même source, mais portent des noms différents.
Ensemble, on les appelle la Profondeur.
La Profondeur et encore la Profondeur :
La porte de toutes les merveilles. »
Assez cryptique, non ?
Ce premier chapitre introduit des concepts fondamentaux du Dào et montre qu’il est indescriptible par nature et qu'il transcende les formes. Le Dào est l'ineffable, au-delà des mots et des noms. Il existe une distinction entre le Sans-Nom qui représente l'origine indifférenciée de l'univers (le Wú Jí) et le Nommé qui donne naissance aux Dix Mille Êtres. Le mystère du Dào peut être perçu à travers deux perspectives : sans désir, contempler l’essence subtile du Dào et avec désir, percevoir ses manifestations visibles. Les dualités mystère et manifestation partagent une même source, appelée la Profondeur, dont l’idéogramme 玄 Xuán va recouvrir l’ensemble des enseignements secrets et cachés du daoïsme, un caractère que l’on va recroiser souvent dans notre voyage.
Mais je parle déjà depuis le début de daoïsme, mais comment le définir simplement ?
Le daoïsme, fondé sur la quête de la Voie (Dào), est à la fois une philosophie et une tradition spirituelle ancrée dans la culture chinoise. Il propose une vision holistique de l’univers, où l’harmonie entre l’être humain et le cosmos est au cœur de la pratique. À travers des concepts tels que le Dào (la Voie), le Qì (énergie vitale), et les Trois Trésors, le daoïsme offre des outils pour transformer non seulement le corps, mais aussi l’esprit et l’âme.
Le daoïsme, en tant que tradition spirituelle et philosophique, s’est développé au fil des siècles en divers courants et écoles, chacune mettant l’accent sur des aspects spécifiques du Dào. Ces courants peuvent être regroupés en trois grandes catégories.
Le Daoïsme Philosophique est un courant, souvent associé aux textes classiques tels que le Dào Dé Jīng (道德經) de Lǎo Zǐ et le Zhuāngzǐ (莊子) de Zhuāng Zǐ, se concentre sur la réflexion métaphysique et l’harmonie avec le Dào. Lǎozǐ est considéré comme le fondateur mythique du daoïsme, son Dào Dé Jīng explore le Dào comme principe fondamental de l’univers, prônant la simplicité, la non-action (無為 Wú Wéi) et l’équilibre. Zhuāng Zǐ est un philosophe prolifique, il utilise des paraboles et récits pour illustrer l’acceptation du changement et la quête de liberté spirituelle.
Le Daoïsme Religieux structure le daoïsme en une religion organisée, intégrant des pratiques rituelles, des divinités, et des techniques visant l’immortalité. On y retrouve l’École de la Perfection Totale (全真派 Quánzhēn Pài), fondée au XIIe siècle par Wáng Chōngyáng, qui prône l’unification des enseignements confucéens, bouddhistes et daoïstes, avec un accent sur la méditation et l’ascèse, et l’École des Maîtres Célestes (天師道 Tiānshī Dào), fondée par Zhāng Dàolíng, qui insiste sur les rituels, les exorcismes et la relation avec les divinités du panthéon daoïste.
Le Daoïsme Alchimique ou l’alchimie daoïste, qu’elle soit externe (外丹 Wài Dān) ou interne (內丹 Nèi Dān), vise la transformation du Qì pour atteindre l’immortalité spirituelle. Gé Hóng (葛洪) est l’auteur du Báopǔzǐ (抱朴子), et il explore les techniques d’immortalité et les pratiques alchimiques. Lǚ Dòngbīn (呂洞賓), un des Huit Immortels et figure clé de l’alchimie interne, est souvent considéré comme le fondateur mythique de plusieurs techniques alchimiques.
Le daoïsme, qu’il soit philosophique, religieux ou alchimique, invite à explorer des chemins variés pour comprendre et incarner le Dào. Les courants et auteurs qui ont façonné cette tradition offrent des perspectives riches et complémentaires. Les philosophes comme Lǎozǐ et Zhuāngzǐ nous inspirent à cultiver la simplicité et l’harmonie avec la nature, les pratiquants religieux comme Zhāng Dàolíng nous montrent l’importance des rituels et de la communauté spirituelle et les alchimistes comme Gé Hóng et Lǚ Dòngbīn nous invitent à une quête personnelle de transformation intérieure.
Chaque courant et chaque auteur nous offre une clé unique pour déchiffrer les cartes daoïstes, ces mandalas intemporels qui nous guident vers une vie d’équilibre et de plénitude.
Parmi les nombreuses disciplines daoïstes, l’étude des cartes alchimiques internes occupe une place centrale. Ces schémas symboliques, comme le Nèi Jīng Tú 內經圖, Carte du Paysage Intérieur et le Xiū Zhēn Tú 修真圖, Carte de la Culture de la Perfection, sont des guides visuels et conceptuels pour les pratiquants. Ils représentent le corps humain comme un microcosme de l’univers et décrivent les processus de transformation énergétique et spirituelle.
[1] J. A. JOHNSON – Traité de Qi Gong médical selon la médecine traditionnelle chinoise – Volume 1 : Anatomie et physiologie énergétiques, Ed. Chariot d’Or, page 49
[2] L. TENENBAUM – Écrire, parler, soigner en chinois, Ed. You Feng, page 109
[3] Le noûs (grec ancien : νοῦς) est, en philosophie et dans l'Antiquité grecque, l'esprit, la raison, l'intellect