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Article paru dans le MTC Mag n°87 - février 2026
Comment le point 13VB Běnshén 本神, « Racine du Shén », peut-il aider à ramener l’Esprit lorsqu’il se disperse, se fracture ou se perd dans les excès du mental ? Situé à la lisière du regard et de la pensée, ce point majeur de la Vésicule Biliaire agit comme un point d’ancrage spirituel, rappelant que toute élévation de la conscience suppose d’abord un enracinement solide. Běnshén n’ouvre pas le Ciel : il offre un lieu où le Ciel peut demeurer.
13VB Běnshén 本神 – Racine du Shén
Dans la tradition médicale chinoise, le méridien de la Vésicule Biliaire (Dǎn 胆) dépasse largement sa fonction viscérale. Il constitue une chaîne de résonance, reliant l’homme aux influences subtiles : cycles lunaires, variations atmosphériques, orages, rythmes célestes.
Certains points de la VB, en particulier sur la tête, sont qualifiés de points “étoiles”. Ils agissent comme des antennes, capables de capter, mais aussi d’amplifier, les mouvements du Ciel. C’est pourquoi certaines personnes ressentent l’orage avant qu’il n’éclate, la pleine lune avant qu’elle ne soit visible, ou présentent une hypersensibilité aux variations cosmiques.
Běnshén occupe ici une fonction particulière : il ne sert pas à capter davantage, mais à ramener à la racine, lorsque la réception devient excessive ou désorganisée.
Un nom évocateur
Le nom du point concentre une profondeur doctrinale essentielle.
Běn 本 (fig.1) signifie la racine, le fondement, l’origine. L’idéogramme représente l’arbre marqué à sa base : ce qui soutient, nourrit et stabilise. D’après Ryjik (442), c’est la racine-souche d’un arbre, marquage de la partie basse par un trait indicateur, la glose donnant ce trait comme étant le sol, la terre. Par comparaison, mo 末 (extrémité, bout, fin) marque la
partie haute de l’arbre (⽊) (le trait du haut est plus grand pour éviter la confusion avec wei 未, le huitième rameau terrestre.

Fig. 1 : Étymologie de 本 d'après Philippe LAURENT
Shén 神 (fig.2) désigne le principe spirituel venu du Ciel. Dans ses formes anciennes, il associe le Soleil, la Lune et les étoiles : ce sont les influences célestes descendantes, responsables de l’animation du vivant. Pour Wieger ; le radical représente les deux lignes horizontales ⼆ qui sont l’ancienne forme du caractère 上, haut supérieur ; elles signifient ici le ciel. Les trois lignes verticales , figurent ce qui pend au ciel, à savoir le soleil, la lune et les étoiles dont les mutations révèlent aux hommes les choses transcendantes. Pour la partie droite, ce sont deux mains qui étendent une corde, avec l’idée d’extension, d’expansion. Plus tard, la corde dressée fut interprétée comme étant un homme debout, qui se ceint avec ses deux mains. Tout cela est moderne. La caractère ancien fut une primitive figurant l’expansion alternant des forces naturelles. Pour le Shuō Wén[i], ce sont les esprits du Ciel qui amènent tous les êtres à la réalisation de leur existence.

Fig. 2 : Étymologie de 神 d'après Philippe LAURENT
Běnshén 本神 peut ainsi se comprendre comme la racine du principe spirituel, le point où l’Esprit trouve son ancrage humain.
En médecine chinoise, le Shén ne nous appartient pas. Il est céleste. Seule l’Essence (Jīng) relève du Ciel antérieur transmis par les parents. Le Shén, le Hún, le Pò ne sont pas produits par l’individu : ils viennent d’ailleurs.
Embryogenèse, Ciel antérieur et retrait des principes
Durant la vie fœtale (le Ciel antérieur) ce sont précisément ces principes spirituels qui organisent la formation du corps. Ils œuvrent à la structuration de l’être, bien avant que la conscience ne s’installe.
Après la naissance, ces principes se retirent. Ils se cachent. Le Hún se dissimule, le Pò se diffuse dans les cellules, le Shén se retire au Cœur. Ils gouvernent alors la vie autonome, l’inconscient, les fonctions profondes.
Il en va de même pour les Merveilleux Vaisseaux : pleinement actifs avant la naissance, ils entrent ensuite en sommeil. Les textes traditionnels rappellent que les véritables Merveilleux Vaisseaux restent clos, et que leur ouverture totale relève d’un accomplissement spirituel ultime.
Běnshén appartient à cette catégorie de points qui touchent indirectement à ces niveaux profonds, sans jamais les forcer : point de croisement avec le Yáng Wéi Mài, il n’agit pas par ouverture brutale des structures extraordinaires, mais par mise en résonance, permettant au Shén de se rassembler et de se stabiliser dans l’axe Yáng sans rompre l’équilibre du Ciel antérieur.
La profondeur de Běnshén 本神 se révèle encore davantage lorsque l’on élargit la lecture au champ linguistique et symbolique. En japonais, le point est nommé 本神 Hon kami, que l’on peut traduire par « Vrai dieu » ou, plus subtilement, « ce qui est véritablement divin ». Cette appellation fait écho à sa localisation au-dessus des yeux : le vrai dieu n’est pas ici une entité extérieure, mais ce qui voit juste, ce qui perçoit sans déformation. On pourrait presque entendre, en filigrane, l’expression « vrai d’yeux », suggérant une vision intérieure débarrassée des illusions.
Un autre jeu de sens renforce cette lecture : l’homophone 本身 běn shēn signifie « soi-même ». Běnshén devient alors le point où l’Esprit cesse d’être projeté à l’extérieur pour revenir à soi, à l’identité profonde, non conditionnée. Racine du Shén, il est aussi racine de l’être.
Le nombre 13 associé au point n’est pas anodin. Il renvoie à la totalité des entités spirituelles liées aux cinq organes (trois Hún, sept Pò, un Shén, un Yì, un Zhì). Dans cette perspective, l’Esprit n’est pas une abstraction unique, mais une symphonie de présences qui doivent être unifiées pour que le Shén souverain puisse régner. Tant que ces entités restent dispersées, l’Esprit se fragmente.
La tradition évoque à ce sujet les trois généraux issus du Foie, organe de la vision et de la stratégie. Parmi eux, un seul possède la possibilité de devenir immortel (Lumière de l’Extra, Tái Guāng 台光) et de s’élever au rang de Shén souverain, à condition qu’une véritable œuvre alchimique soit accomplie. Cette image souligne une vérité essentielle : la vision, lorsqu’elle est purifiée et enracinée, peut devenir conscience lumineuse. Sans ce travail, elle demeure agitation, projection ou illusion.
Ainsi, 13VB Běnshén apparaît comme le lieu où la multiplicité des esprits peut se rassembler, où la vision se transforme en clarté, et où l’homme peut redevenir pleinement l’hôte de son propre Shén.
Localisation : entre regard et conscience

Fig. 3 : FOCKS Claudia - Atlas d'acupuncture - p.411
Le 13VB Běnshén se situe à 0,5 cùn en dedans de la ligne d’implantation des cheveux, juste au-dessus du canthus externe de l’œil (fig.3), soit 3 cùn en dehors de la ligne médiane.
Il se trouve à un lieu stratégique : entre vision (Foie–VB), pensée frontale et conscience. Cette position symbolise sa fonction : réunifier, là où les fonctions se dissocient.
Symptomatologie et indications classiques
Actions énergétiques
Classiquement, Běnshén disperse la Chaleur, calme le Vent interne, apaise les spasmes, calme la douleur, rassemble le Shén. Il est mentionné dans les tableaux de troubles où l’Esprit ne parvient plus à s’incarner correctement.
Les indications classiques comprennent épilepsie, convulsions infantiles, troubles cérébraux, hémiplégie, céphalées frontales, éblouissements, torticolis, douleurs d’épaules, oppression thoracique, troubles mentaux, folie, hallucinations, schizophrénie, comprise comme dissociation des deux cerveaux.
Běnshén fait partie de ces points majeurs, à manier avec retenue, clarté d’intention et grande stabilité intérieure du praticien.
Symbolique : la racine spirituelle de l’Homme
Běnshén est parfois traduit comme « de l’enracinement aux esprits ». Il rappelle que l’Esprit ne peut demeurer sans fondation.
Les Chinois considèrent que les cinq organes sont les racines du Shén. Si l’un d’eux est défaillant, l’Esprit se trouble. Le nombre 13 renvoie à la totalité des entités spirituelles liées aux organes.
La Vésicule Biliaire, adjointe du Foie, gouverne la projection des images de jour, par la vision, de nuit, par le rêve. Běnshén se situe précisément à ce carrefour.
Geste simple : ramener le Shén
Une pratique traditionnelle consiste à poser les paumes sur les deux points Běnshén, au-dessus des yeux, et à attendre, sans intention dirigée. Ce geste simple peut suffire à ramener l’Esprit, calmer l’agitation et réunifier la conscience.
Conclusion : avant l’élévation, la racine
À l’heure de la dispersion mentale et de la surstimulation, 13VB Běnshén 本神 rappelle une loi fondamentale : Toute élévation véritable commence par un enracinement.
Běnshén n’est pas un point d’ouverture forcée, mais un point de justesse intérieure. Il enseigne que la lumière ne se conquiert pas : elle se stabilise.
Racine du Shén, racine de l’homme, il nous rappelle que sans base, même l’Esprit se perd.
En cette année du Cheval de Feu (Bǐng Wǔ 丙午, 2026)
L’année du Cheval de Feu (Bǐng Wǔ 丙午) est l’une des plus dynamiques et instables du cycle sexagésimal. Le Cheval appartient au plein Yáng, au Feu à son zénith, au mouvement d’expansion, de vitesse et d’extraversion. Le Feu céleste y est porté par une monture déjà ardente : la pensée s’accélère, l’émotion déborde, l’Esprit s’emballe.
Dans ce contexte, le risque majeur n’est pas l’immobilité, mais la perte de racine.
Le Shén, trop stimulé, peut se disperser, s’agiter, se fragmenter. Les troubles de type agitation mentale, exaltation, hallucinations, insomnies, décisions impulsives ou ruptures soudaines trouvent ici un terrain propice.
C’est précisément dans une année de Cheval de Feu que le point 13VB Běnshén 本神 – Racine du Shén prend toute sa pertinence.
Alors que le Cheval pousse en avant et que le Feu monte vers le haut, Běnshén rappelle la nécessité de l’enracinement. Il agit comme un point de rappel silencieux : il ne freine pas le mouvement, mais lui redonne un axe. Il permet au Shén de demeurer dans le corps sans se consumer dans l’excès de lumière.
Sur le plan symbolique, le Cheval représente la conscience en mouvement, la quête de sens, la traversée rapide des espaces intérieurs et extérieurs. Mais sans racine, le Cheval s’emballe. Běnshén est alors le point qui attache la monture, non pour l’arrêter, mais pour lui permettre de repartir juste.
Dans une année marquée par le Feu, stimuler ou simplement conscientiser Běnshén, c’est préserver l’intégrité du Shén, éviter la dissociation entre pensée et incarnation, maintenir le lien entre vision (Foie–VB) et présence intérieure, transformer l’exaltation en clarté.
Ainsi, là où le Cheval de Feu appelle l’élan, Běnshén rappelle la racine.
Il enseigne que la véritable puissance du Feu n’est pas dans la flambée, mais dans la lumière qui dure.
En année de Cheval de Feu, plus que jamais, l’Esprit a besoin d’une racine. Běnshén nous rappelle que la vitesse n’est pas l’éveil, et que sans ancrage, même le Feu du Ciel peut égarer l’homme.
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Article paru dans le MTC Mag n°86 - décembre 2025
Comment le point 9R Zhùbīn 築賓, « Hommage aux Mariés », peut-il apaiser les mémoires familiales, prévenir les fausses couches et nous aider à redevenir un « bébé heureux » ? Point Xī du Yīn Wēi Mài, il édifie en nous une demeure intérieure où le Shén, l’Être de lumière, peut enfin résider.
9R Zhùbīn 築賓 Hommage aux Mariés
L’hiver correspond au Rein, racine du Yīn et gardien du Jīng, l’Essence vitale. Saison du repos et de la gestation, elle invite la nature à se retirer dans ses fondations, comme la sève regagnant les racines. Le 9R Zhùbīn 築賓 nous convie à ce même retour intérieur : reconstruire la demeure du Yīn, consolider nos bases pour accueillir les transformations profondes du corps et de l’esprit.
Point Xī (urgence) du Yīn Wēi Mài, vaisseau de liaison du Yīn, il relie la profondeur du Rein à la clarté du Cœur, unissant mémoire ancestrale et conscience lumineuse. Zhùbīn marque le point d’origine du Yīn Wēi Mài, là où s’organise le tissage silencieux de la vie.
Quand l’hiver contracte les forces vitales et que la lumière semble s’éteindre, ce point devient le foyer invisible de la renaissance. Il fortifie le Yīn du Rein et du Foie, apaise le Shén, dissout les glaires et transforme les peurs, la fatigue et les douleurs lombaires en énergie fertile. Zhùbīn est ainsi le bâtisseur silencieux : dans le creux de l’hiver, il prépare déjà l’éveil du printemps.
Un nom évocateur
Le nom Zhùbīn 築賓 unit deux idéogrammes[i] d’une grande richesse.
Zhù 築 (fig.1), selon le Ricci (n°1147), signifie « construire, bâtir, pilonner ». Son graphisme ancien associe les bambous 竹 zhú, symbole de structure, au signe 工 gōng (travail, ouvrage) et à 木 mù (bois), formant l’image d’un travail patient et méthodique. Le Shuō Wén[ii] parle de « frapper à grands coups », l’artisan consolidant peu à peu son ouvrage. Dans le corps, il évoque le battement du Rein forgeant la substance vitale, le Yīn qui se condense souffle après souffle.
Fig. 1 : Étymologie de 築 d’après Philippe LAURENT
Bīn 賓 (fig.2), d’après le Ricci (n°4068), signifie « hôte, invité d’honneur ». Le caractère montre un homme 人 sous un toit 宀 recevant un cauris 貝, ancien symbole d’offrande. Dans les textes oraculaires, Bīn désigne le rite d’accueil d’un ancêtre ou d’un esprit, accompagné de présents. Par extension, il signifie recevoir la lumière, accueillir une présence sacrée.
Fig. 2 : Étymologie de 賓 d’après Philippe LAURENT
Ainsi, Zhùbīn 築賓 se traduit littéralement par « construire pour l’hôte » ou « édifier une demeure pour accueillir l’invité ». Mais cet invité n’est autre que l’Être de lumière, le Shén ou l’enfant à venir, symbole de la vie renaissante. Zhùbīn devient alors le point de la construction intérieure, où corps et âme bâtissent ensemble la demeure capable d’abriter la vie.
C’est pourquoi on le nomme aussi « point des bébés heureux » : il favorise la paix intérieure de la mère, libère les contraintes héréditaires et ouvre un espace clair pour accueillir la lumière, celle de l’enfant ou celle de l’enfant intérieur.
Variantes du nom et sens étendu
Dans certaines traditions, notamment le Yī Xué Rù Mén[iii], le point Zhùbīn 築賓 apparaît sous la graphie Zhùbīn 築濱, où Bīn 濱 (Ricci n°4063) signifie rive, bord de l’eau, rivage. Cette nuance évoque littéralement « l’édifice construit au bord de l’eau », image du Yīn Wēi Mài, vaisseau qui relie la stabilité de la Terre à la fluidité de l’Eau, unissant la profondeur du Rein à l’ouverture du Cœur, le rivage du corps où l’invisible devient visible. Une autre appellation ancienne, Tuī Dù 劂肚, se traduit par « ventre de la jambe ». Tuī 劂 désigne une gouge ou un ciseau, symbole du travail de façonnage ; Dù 肚, le ventre, représente le lieu de la gestation et de la transformation. Ces variantes illustrent trois dimensions d’un même archétype : 築賓 : bâtir la maison de l’hôte, l’acte d’accueil ; 築濱 : construire au bord de l’eau, le lien entre Terre et Ciel ; 劂肚 : sculpter le ventre, le façonnage de la vie incarnée. Toutes renvoient au travail intérieur du Rein, bâtisseur patient du corps et du destin. Ainsi, 9R Zhùbīn devient le point du bâtisseur alchimique, celui qui, entre visible et invisible, sculpte la demeure du Shén dans la chair.
Localisation et actions énergétiques
Selon le Dragon de Jade[iv], le 9R Zhùbīn 築賓 se situe cinq cùn au-dessus de 3R Tàixī 太谿, sur le muscle gastrocnémien interne, à la pointe du ventre charnu du mollet (fig.3), seuil du mouvement du Yīn, là où la Terre interne s’élève vers le Cœur.
Fig. 3 : Localisation du point 9R (Atlas d’acupuncture – Focks Claudia – Ed. Elsevier – page 329)
Point Xī du Yīn Wēi Mài, et origine de ce vaisseau, Zhùbīn relie les méridiens Yīn du pied et de la main au Rèn Mài. Il assure la cohésion du Yīn, la continuité du flux vital entre les profondeurs génétiques du Rein (Jīng) et la clarté du Cœur (Shén), véritable axe de la mémoire vivante.
Les textes classiques, du Sùwèn (ch. 41) au Jiǎ Yǐ Jīng, le citent pour les lombalgies ascendantes, les angoisses profondes, les grandes hernies (大疝 dàshàn), la folie (癲 diān), les vomissements de glaires (痰 tán) et les douleurs du mollet. Depuis toujours, Zhùbīn se tient à la jonction du corps et de l’âme, là où le Yīn s’unit de nouveau pour redevenir vivant.
Sur le plan énergétique, il calme le Shén, tonifie le Yīn du Foie et du Rein, dissout les Glaires et chasse la Chaleur–Humidité, il régule le Qì, harmonise les mutations du fœtus et stabilise le bas du corps.
Point de raffinement du Yīn, Zhùbīn agit comme un miroir liquide où les tensions se défont pour laisser paraître la lumière intérieure. Quand le Yīn Wēi Mài circule librement, les peurs se calment, la tristesse s’efface, et la conscience retrouve la fluidité d’un lac tranquille.
Symptomatologie et indications classiques
Les anciens associent unanimement 9R Zhùbīn 築賓 à une triade emblématique : hernie – folie – douleur du mollet. Ces troubles traduisent une rupture du Yīn, lorsque le lien entre la profondeur du Rein et la clarté du Cœur se défait, provoquant désordre du corps et de l’esprit. Le Sùwèn (chapitre sur les lombalgies) enseigne :
« Dans la lombalgie du Yáng volant, la douleur monte ; dans les cas graves apparaissent tristesse et crainte. Le Yīn Wēi relie le Cœur et le Rein : on le puncture à cinq cùn au-dessus de la malléole interne, à la réunion du Yīn Wēi. »
Cette description correspond précisément au Zhùbīn, qui restaure la communication entre peur et joie, reins et cœur, inconscient et conscience. Le Jiǎ Yǐ Jīng mentionne « grande hernie et stérilité », tandis que le Wài Tái Mì Yào et l’Ishimpō ajoutent la folie (diān 癲), les vomissements et les crises épileptiques. Le Zhēn Jiǔ Jǔ Yīng et le Léi Jīng Tú Yì complètent ce tableau par la hernie du nourrisson, le délire verbal, la colère, les injures, la protrusion de la langue, le vomissement de glaires et la douleur du mollet.
Tous ces tableaux illustrent l’action du point sur la stase du Qì et des glaires dans le tronc et la tête, qui entrave la circulation du Yīn et obscurcit l’esprit. Les auteurs modernes comme Chamfrault, Roustan, Soulié de Morant ou Auteroche confirment ce large champ d’action. Chez la femme enceinte, Soulié de Morant conseillait une stimulation douce du point au troisième et sixième mois, pour favoriser la vitalité du fœtus et couper les transmissions héréditaires lourdes :
« L’enfant naît au teint lumineux, dormant la nuit, riant le jour, sain de corps et d’esprit. »
Même si cette observation n’apparaît pas dans les Classiques, elle illustre la dimension symbolique du point : purification transgénérationnelle et renaissance intérieure. Le Deadman[v] y voit aussi un remède aux glaires-feu (痰火 tán huǒ) obstruant le Cœur, sources de folie, agitation, injures, salivation mousseuse ou langue serpentine. Zhùbīn dissout ces blocages et réconcilie le Cœur et le Rein, l’eau et le feu, le Yīn et le Yáng.
Symbolique : le point des « Bébés heureux »
Sous son apparente simplicité, Zhùbīn 築賓 est l’un des points les plus profonds du corps. Il ouvre la voie du Yīn Wēi Mài, le vaisseau qui relie les méridiens du Yīn, gardiens des mystères de la vie. Il marque le moment où le Yīn s’organise pour bâtir la trame du vivant, lorsque le corps devient demeure et le souffle, hôte.
C’est pourquoi on le nomme “point des bébés heureux”, non pour son action sur le seul fœtus, mais parce qu’il invite chacun à renaître intérieurement, libre des charges héritées.
Sur le plan alchimique, Zhù 築 évoque le travail du bâtisseur, la consolidation patiente du temple intérieur ; Bīn 賓, l’invité, représente l’âme, l’enfant ou le Shén 神, la part lumineuse de l’esprit. Ainsi, Zhùbīn devient l’acte d’amour qui précède la naissance, la construction d’un espace stable où la vie peut descendre.
Stimulé avant ou pendant la grossesse, il harmonise le Jīng 精 et le Yīn, efface les traces des lignées lourdes et prépare le terrain pour un être libre de ses ancêtres.
Mais il agit aussi chez l’adulte qui cherche à se réconcilier avec ses origines, à redevenir un « bébé heureux » en lui-même. La tradition enseigne :
« Avant de rendre les autres heureux, il faut être heureux soi-même. »
C’est la leçon secrète du Zhùbīn : bâtir en soi la maison qui accueillera le Ciel.
L’un de ses noms, Tuī Dù 劂肚 « le ventre que l’on façonne à la gouge » illustre ce rôle : Zhùbīn sculpte la matière vivante pour y faire naître la lumière. Dans sa variante Zhùbīn 築濱 « édifice au bord de l’eau » il symbolise ce lieu fragile où la terre rencontre la mer, où la mémoire du Rein rejoint la conscience du Cœur.
Sur le plan psychique, il aide à guérir les mémoires d’abandon et de non-reconnaissance, celles du « bouc émissaire du clan » ou de l’enfant non accueilli. Il s’adresse aux âmes qui ont voulu bâtir sans fondations : en rétablissant le Yīn, Zhùbīn renforce la base pour que le Shén 神 puisse s’y poser.
Spirituellement, il relie l’Eau du Rein (Shèn 腎) au Feu du Cœur (Xīn 心) : il unit peur et joie, mémoire et conscience, silence et lumière. L’eau du Rein y apaise le feu du Cœur, non pour l’éteindre, mais pour lui permettre de brûler avec justesse. Ainsi, la paix du Yīn nourrit l’éclat du Yáng.
En cette année du Serpent de Bois (Yǐ Sì 乙巳, 2025)
En cette année du Serpent de Bois (Yǐ Sì 乙巳), le Souffle céleste est celui du Bois Yīn (乙), tandis que la Branche terrestre exprime le Feu Yáng (巳). Ce couple symbolise la lente transformation du caché vers le visible, de la sève vers la flamme, du Yīn fécond vers la conscience éveillée.
C’est précisément le mouvement que gouverne le 9R Zhùbīn 築賓 « Hommage aux Mariés » : celui du bâtisseur intérieur qui relie le Rein (Eau) au Cœur (Feu), permettant à la lumière de naître des profondeurs.
Sous cette conjonction Bois–Feu, les déséquilibres se traduisent souvent par un épuisement du Yīn, des troubles émotionnels ou une difficulté à transformer l’élan vital en clarté spirituelle. Zhùbīn devient alors le passage essentiel pour stabiliser le Feu intérieur, apaiser peurs et angoisses, alléger les mémoires lourdes et reconstruire les fondations du souffle.
En harmonisant le Yīn Wēi Mài, il réunit les fils épars du Yīn, guérit les fractures du lien intérieur et prépare la régénération du printemps à venir. Il nous enseigne que toute construction véritable naît du silence, comme l’hiver prépare secrètement les bourgeons du renouveau. Ainsi, en cette fin d’année 2025, méditer sur Zhùbīn revient à honorer le mariage du Ciel et de la Terre en soi, à redevenir bâtisseur d’équilibre et hôte conscient de sa propre lumière.
[i] L’esprit des points – Philippe Laurent – Ed. You Feng
[ii] 《說文解字》Shuō Wén Jiě Zì - « Expliquer les figures et analyser les caractères ».
[iii] Le Yī Xué Rù Mén, littéralement « Introduction à la médecine » est un traité médical classique rédigé sous la dynastie des Ming (XVIᵉ siècle) par Lǐ Chán. L’ouvrage, d’une grande clarté pédagogique, fut conçu comme un manuel d’enseignement de base pour les étudiants en médecine traditionnelle chinoise. Il s’inscrit dans la lignée du Huángdì Nèijīng et du Nánjīng, mais en simplifiant leur contenu pour en rendre la pratique plus accessible.
[iv] Le Dragon de Jade – Atlas d’acupuncture – Jacques Martin-Hartz – Jacques Pialoux – Ed. Cornelius Celsus
[v] Manuel d’Acupuncture – Peter DEADMAN – Mazin AL-KHAFAJI. Ed. SATAS (2003)